Point de vue

Francisation : apprendre à aimer le français?

Les étudiants y parlent leur langue maternelle comme ils respirent. Durant les classes ou durant les ateliers, c’est le français qui s’impose, langue articulée péniblement et laborieusement. Dans ce département, tout est une question de langues. Il y a celle que l’on parle le plus, celle que l’on voudrait continuer à parler ou celle que l’on aime. Pour la plupart des apprenants, aucune de ces langues n’est le français.

En tant qu’animatrice en francisation, je côtoie ces étudiants depuis quelques mois. Le temps de découvrir les motivations qui les animent et les freins qui les bloquent.

Ici, tout est une question de langues.

Celle que l’on a dans la bouche, qui nous permet de parler et de dire sa vie. Celle que l’on a dans la gorge, car c’est celle que l’on parle depuis les premiers temps de notre existence. Celle de la province d’accueil. C’est une langue difficile et des plus exigeantes.

Au Cégep, dans le département de francisation, le français s’apprend en quatre sessions de onze semaines chacune. Chaque jour de la semaine, quatre heures durant.

Les deux heures restantes sont consacrées à des ateliers. Les apprenants s’y livrent à des activités qui leur permet de mettre en pratique ce qu’ils ont appris avec leur prof. Il faut retenir un nombre incalculable de notions de grammaire et d’orthographe. Il faut saisir les subtilités d’une langue qui se dérobe souvent à la compréhension.

Devant l’ampleur de la tâche, beaucoup abandonnent. Parfois, quelques jours à peine après l’immersion en francisation.

Ils arrivent pleins de bonne volonté, mais certains sont analphabètes. En francisation, il leur faut apprendre à tenir un stylo pour tracer des mots dont le sens leur paraît obscur. Ils ânonnent des sons qui ne leur évoquent rien de concret. Ils se contentent de répéter des mots que le prof leur demande de retenir. Pour nommer ce qui les entoure. La table, la chaise, le tableau, les fenêtres, la porte…Le monde en français ne leur semble guère compréhensible.

Tel un Philippin qui se demandait pourquoi une table devait se nommer ainsi ; et pourquoi il fallait l’écrire de cette façon? Et pas d’une autre? Il demeurait perplexe en déchiffrant des termes dont il essayait de sonder l’origine avec une pénétrante concentration.

Telle une Pakistanaise qui demandait à l’animatrice de traduire toutes ses instructions en anglais. En essuyant un refus, elle s’est offusquée : comment apprendre le français en français alors qu’elle n’y comprenait rien?

Le Philippin et la Pakistanaise ont baissé les bras avant d’obtenir des réponses à leurs questions. La langue est un casse-tête pour ceux qui n’en possèdent pas les clés. Certains sont désorientés.

Leur regard erre comme des oiseaux perdus sur le tableau noirci de lettres qu’ils déchiffrent difficilement. Il leur faut un temps fou pour compléter des devoirs qui leur rapportent à peine quelques points. Autant de difficultés à surmonter alors qu’ils ne saisissent pas la moitié de ce qui se dit et qu’il leur est difficile de s’exprimer. Un accent tenace freine leur élocution ; une grande timidité les emprisonne dans un quasi-mutisme.

Un Vietnamien a cru trouver la solution en s’inventant des règles de français qui n’existent dans aucun manuel et qui ne font de sens que pour lui. Il trouve étrange que ces règles très personnelles ne l’aident pas davantage à compléter ses devoirs.

Une étudiante s’exprime dans un langage qu’elle croit limpide : en fait, c’est un charabia composé d’un mélange de français, d’anglais et de tigrigna, sa langue natale. Elle est interloquée quand ses camarades de classe ricanent dès qu’elle ouvre la bouche. Elle s’étonne de voir le prof ou l’animatrice demeurer sans voix quand elle pose des questions.

La langue isole ceux qui n’en percent pas les mystères. Quelques-uns perdent carrément pied. Telle une Ukrainienne au début du niveau 2, agressive et menaçante. Elle ne comprend rien au français et elle veut toujours « faire pipi ».

Ce sont les seuls mots qu’elle assure avoir retenus de sa première session. Alors, dans sa furie, elle les mitraille comme des balles. Pourtant, elle parvient à maugréer d’autres mots dont il faut deviner la teneur. On croit comprendre qu’elle tient tout le monde responsable de son échec : la prof et l’animateur de la session passée ; le prof et l’animatrice de la session actuelle ; ses camarades de classe qui ne l’aident pas suffisamment ; les services de l’immigration qui l’obligent à apprendre le français ; le temps pourri qui la déprime…

Le reste de son discours est celui de sa langue maternelle, qui fait sonner ses mots de colère et de frustration comme des insultes.

L’animatrice tente de communiquer avec elle. Peine perdue. L’Ukrainienne ne se sent pas bien. Le remède qu’elle a trouvé? S’enfermer dans les toilettes pour pleurer sa rage ou s’isoler dans les couloirs pour téléphoner à des gens qui s’apitoient avec elle sur son sort.

Elle quittera le Cégep après avoir menacé un membre de l’administration dans son bureau.

La langue fait dériver ceux qui ne peuvent pas l’apprivoiser. Il y a ceux dont le parcours chaotique s’interrompt en plein vol. Trop d’heures d’absences accumulées?

Ils sont convoqués pour qu’on leur explique l’importance de l’assiduité. S’ils continuent à s’absenter, ils se font expulser de la session. Ils tentent de sauver leur peau en détaillant les causes de leurs absences.

Certains travaillent la nuit. Trop de fatigue. D’autres évoquent les responsabilités familiales. Trop de choses à faire à la maison.

Il y en a qui parlent de la difficulté de la langue. Il leur faut s’aérer l’esprit après avoir étudié si dur.

Quelques-uns parlent de problèmes familiaux. Trop de soucis qui les minent. Certains ont trop d’enfants. Cela donne des maux de tête. Les causes ne sont pas jugées valables. Expulsion.

Ils s’en vont le rouge au front, le sac sur le dos et la honte ravalée au fond de la gorge.

La langue demeure inatteignable pour ceux qui ne peuvent l’escalader. Certains sont ici pour se détendre. Ils somnolent quand le prof parle. Ils bâillent quand l’animateur explique une activité.

Ils aiment bien se perdre dans les couloirs quand ils se rendent à la salle de bains. Ils balbutient quelques mots de français quand on les interroge. Ils bâclent les devoirs qu’il leur faut soumettre.

Cela leur prend une demi-heure pour trouver le chemin de la classe le matin, mais ils se dirigent vers la sortie en moins de deux minutes à la fin de la journée. La langue est un somnifère pour ceux qui n’en ont rien à faire. Beaucoup ravalent leur fierté.

Diplômés et professionnels dans leur pays, mais redevenus écoliers ici. Comme leurs enfants, ils rangent leurs cahiers, leurs manuels et leurs crayons dans un cartable. Mais, contrairement à leurs rejetons qui apprennent le français vite et facilement, eux butent sur l’apprentissage de la langue.

Leur prénom, que leurs amis de classe écorchent souvent, est écrit sur un rectangle de carton posé sur leur pupitre. Ils se sentent petits, assis sur des chaises carrées, entre les quatre murs d’une salle de classe. Ils parlent de leur passé comme d’un pan de leur vie perdu à jamais.

Ils se résignent à envisager une reconversion professionnelle, car ils ne retrouveront jamais le statut qui était le leur chez eux.

Telle une élève moldave, économiste dans son pays, qui deviendra éducatrice à la petite enfance ici ; tel un ingénieur indien devenu laborantin en attendant mieux ; telle une enseignante érythréenne qui dit avoir de grandes ambitions, mais elle est incapable d’expliquer ce qu’elle voudrait faire exactement.

Il y en tant qui s’engageront dans un métier qui est très éloigné de ce qu’ils faisaient autrefois ; la priorité est de s’engager dans un secteur qui recrute.  

Les autres ignorent totalement ce qu’il adviendra d’eux une fois sortis des murs du Cégep. Ils veulent travailler. Dans quel domaine? Qu’importe. Dans celui qui voudra bien d’eux. La langue est du mortier pour ceux qui ont un avenir à bâtir.

Beaucoup ruissellent d’ambition. Intelligents et fonceurs, ils attendent leur heure avant de conquérir leur destin. Ils consultent continuellement leur dictionnaire, avides de saisir le sens de tous les mots qu’ils découvrent.

Telle une jeune avocate colombienne, venue au Canada rejoindre son époux, et qui veut exercer ici ; tel un ingénieur chinois qui montera une affaire de conseils au Canada ; telle une architecte russe prête à reprendre ses études à l’université.

Beaucoup d’autres projets sommeillent en attendant de pouvoir être formulés en français. En attendant, les étudiants rongent leur frein, impatients de se lancer dans la vie active.

Le français est la clé qui leur ouvrira les portes d’un métier enviable et prospère. La langue est un atout pour qui sait la manier.

Enfin, il y a ceux, une minorité, à avoir adopté le français comme une couche qu’ils ajoutent à leur identité. Ils sont presque bilingues et, pour eux, la francisation n’est qu’une formalité avant d’aller à la conquête des opportunités que leur offre le Québec.

Ils sont doués en langues. Certains sont polyglottes.  Aiment-ils le français? Pas plus qu’une autre langue.

Leur assurance et leur confiance en imposent. La langue est un trophée pour ceux qui ont pu se l’approprier. Qu’arrive-t-il à la majorité d’entre eux?

Ils auront complété les cours de francisation sans avoir été francisés. Ils seront incapables de soutenir une conversation en français. Ils ne pourront pas rédiger un courriel ou un curriculum vitae seuls. Ils essaieront pourtant de s’en sortir dans le Québec francophone.

La langue est une montagne à gravir pour ceux qui ne sont pas équipés de crampons. Tous mesurent leur chance d’être au Canada. Ils apprécient la modernité du pays, l’ouverture d’esprit des habitants et la sécurité.

Par contre, presque tous regrettent d’avoir à apprendre le français pour s’intégrer au Québec. Pourquoi ont-ils choisi la Belle Province pour s’établir? Ils avouent à mots couverts que les prestations sociales sont plus généreuses qu’ailleurs et que le coût de la vie dans les autres provinces est trop élevé.

Que connaissent-ils du pays dans lequel ils vivent? Des images du folklore défilent à travers la majorité des évocations : le hockey, la neige, la nature, la richesse…

N’ont-ils pas découvert plus de choses au sujet du Canada depuis leur arrivée? Non. Ils ne parlent pas français chez eux. Ils vivent dans des quartiers d’immigrés tout le monde s’exprime dans sa langue maternelle. Ils ne lisent presque pas les journaux et ils regardent à peine les nouvelles. Cela ne les intéresse pas. De toute manière, ils ne comprennent pas grand-chose de l’accent québécois entendu dans les médias. C’est un français spécial, affirment-ils.

Pour eux, immigrer fait partie d’une stratégie. Rechercher une vie meilleure pour eux et leur famille. Trouver du travail. S’enrichir.

Contrairement à d’autres immigrants, plus prévoyants ou mieux formés dans leur pays, ils n’ont pas appris le français avant de poser le pied sur le sol canadien. En arrivant au Québec, ils n’ont pas trouvé de travail. Ils n’ont pas pu, comme d’autres, se trouver un métier dans leur langue d’origine ou en anglais. Sinon, ils ne se seraient pas résignés à s’inscrire en francisation.

L’apprentissage du français est une contrainte pour eux. Un contretemps dans un processus d’immigration qu’ils imaginaient plus simple et plus rapide.

Ils veulent quand même s’intégrer, n’est-ce pas? Un silence gêné accueille ce mot, que certains traduisent pour leurs camarades. Oui, dans une certaine mesure, finissent-ils par répondre. Ils veulent travailler parce qu’il le faut. Ils veulent obtenir le passeport canadien, tellement plus convoité que celui de leur pays. Certains rigolent en admettant attendre ce moment avec impatience ; passeport en main, ils rentreront chez eux aussitôt et ils reviendront au Canada uniquement pour y faire des affaires.

Pensent-ils s’attacher au Canada et s’y installer définitivement? Pour la majorité, il n’y a pas d’autres options. Ils aiment leur pays et ils évoquent avec nostalgie ce qui leur manque de chez eux, mais ils ne veulent pas retourner y vivre pour une quantité de raisons : violence, guerre, pauvreté, chômage, despotisme, dictature, corruption…Ils aspirent à offrir à leurs enfants la sérénité qu’ils n’ont pas connue à leur âge.

C’est au Canada que se joue désormais le futur de tant de familles qui, chaque année, s’installent sur notre sol.

Aimer le Canada? Peut-être. Cela viendra.

Aimer le français? Ah non! Elle nous fait trop souffrir, disent-ils avec amertume.

La langue devient un adversaire quand on a du mal à en faire un allié. Il arrive parfois que la langue soit moins importante que tout le reste. Durant le « party » de Noël, le département de francisation fêtera l’année qui s’achève et celle qui commencera.

Quelques jours avant la fête, tous les étudiants préparent fébrilement cet événement. On discute du lunch. Chacun amène ce qu’il veut et il partagera avec les autres.

Une étudiante indienne ne comprend pas ce qui se trame. Une compatriote tente de lui expliquer en hindi qu’elle peut amener du pain.

Sa voisine de classe, une Mexicaine, lui montre sur son téléphone des photos de baguettes de pain. L’étudiante sourit et acquiesce.

Le grand jour venu, les différences s’abolissent. On mange ensemble, on rit, on plaisante et on est tous de bonne humeur. Certains ont cuisiné des spécialités de leur pays. On leur fait découvrir des plats d’ici : la tourtière, le sucre à la crème, la dinde rôtie…On ne comprend pas toujours tout ce que les étudiants disent, mais on en fait peu de cas. Le temps d’une journée, on se passe de la langue pour s’amuser dans l’insouciance.

On entrevoit le Canada multiculturel tel que le décrivent ceux qui y voient l’avenir de notre pays. La possibilité de s’entendre et de vivre dans la concorde malgré les innombrables différences qui nous distinguent de ceux qui viennent d’ailleurs. On retiendra l’ambiance bon enfant qui a régné ce jour-là et du bon repas qui a régalé tout le monde.

On mettra de côté les dissensions ou les malentendus qui apparaissent inévitablement quand des gens différents se côtoient.

On tentera de fermer les yeux sur le cas des absents qui n’ont pas voulu se joindre à la fête pour ne pas manger la même nourriture que les autres, ou qui refusent de fêter Noël par conviction religieuse.

On feindra de ne pas avoir entendu ceux qui ne prononcent pas un seul mot de français durant toute la fête, soulagés de s’épargner cet effort.

On ne verra pas ceux qui s’en vont dès le repas fini, indifférents au désordre laissé sur les tables ; ils sont ravis de s’en aller plus tôt que d’habitude.

La plupart des étudiants attendent beaucoup de la nouvelle année. Réussir les cours de francisation. Reprendre leurs études. Se trouver du travail.

Le français continuera à les préoccuper, longtemps après avoir complété leur cours. La langue demeure un défi pour ceux qui en ont besoin.

Étant moi-même issue de l’immigration, je ressens de l’empathie pour ces nouveaux arrivants.

L’apprentissage d’une langue représente parfois l’aspect le plus dur et le moins apprécié du processus d’immigration.

Tous ceux qui œuvrent en francisation font de leur mieux pour enseigner le français à leurs apprenants et encourager leur intégration. Leur faire aimer la langue française et la culture québécoise? C’est peut-être trop demander à des immigrés qui ne connaissent pas grand-chose du Québec et qui s’esquintent sur la langue de Molière. Il faudra du temps pour qu’ils se sentent Québécois et pour que le français leur coule naturellement sur la langue. Le temps, probablement, de se construire une vie au Québec.

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