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Le local communautaire Claude-Martin : en marche vers une intégration sociale des immigrants du quartier Vanier

Une nouvelle vague de gentrification déferle graduellement sur le nord de la ville de Québec. Après avoir touché les quartiers Saint-Roch, Limoilou et Saint-Sacrement, ce sont maintenant les propriétaires du quartier Vanier qui commencent à racheter les immeubles en augmentant le prix des loyers et en demandant aux locataires de quitter leurs logements dans les plus brefs délais. Parmi ses premières victimes se trouve le local communautaire Claude-Martin.

Depuis trois ans, ce local offre des services de soutien aux nombreux immigrants dans Vanier, un des quartiers les plus défavorisés de la ville de Québec. En fin juin dernier, son équipe d’intervenants a déménagé dans un nouveau local situé dans le même quartier sur la rue Plante. Ce déménagement involontaire fait suite à la demande déposée par la société immobilière Bélanger, en novembre 2017 aux locataires de l’immeuble de reloger d’ailleurs.

Heureusement, cette société a assumé une bonne partie des frais de déménagement, soit la peinture et le déménagement en soi. Un autre aspect positif : un nouveau loyer à payer pour le local sur la rue Plante est 250 $ moins que le loyer payé pour le local précédent (650 $ contre 900$). Pour mieux comprendre les défis de la mixité sociale dans le quartier Vanier, Média D a rencontré un intervenant de proximité du local Claude-Martin, monsieur Éric Bernard.

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Photo prise de l’écran de projection durant le gala de persévérance le 4 juin 2018. Photo de courtoisie du Centre local communautaire Claude-Martin.
  • Monsieur Bernard, est-ce que vous pourriez expliquer à nos lecteurs la mission de votre local communautaire et la raison de sa création?

Notre local a été créé il y a trois ans et résulte de la collaboration de trois organismes : la Table de quartier Vanier, la Ruche Vanier et le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la Capitale-Nationale (CIUSSS-CN). Avant la création du local communautaire comme un organisme indépendant, le Centre multiethnique du Québec a envoyé à Vanier son employé, madame Jasmine Turcotte-Vaillancourt, pour accompagner les familles immigrantes du quartier.

Après la première subvention, la Ruche Vanier a réussi à obtenir une nouvelle source de financement, et Jasmine a été réengagée par un organisme communautaire nouvellement créé comme experte des problématiques des immigrants du quartier. Grâce à son important rôle initial dans l’accompagnement des immigrants, les gens du quartier ont continué jusqu’à aujourd’hui à associer notre local aux activités liées aux immigrants en nommant notre local « la maison de Jasmine ». En fait, les services aux immigrants ne sont qu’une partie de notre mandat. La mission de notre local est plus large : contribuer à améliorer la qualité de vie des gens du quartier, les résidents locaux et les immigrants, en les mobilisant autour des enjeux qui les interpellent.

  • Quels services proposez-vous aux immigrants?

Les services proposés par notre local sont multiples : l’accompagnement social, l’aide pour expliquer et remplir les documents administratifs, la cuisine collective, les activités culturelles, ainsi que la défense des droits des locataires en collaboration avec le Bureau d’animation et d’information logement du Québec métropolitain. Une travailleuse sociale et une infirmière surveillent les familles en difficulté en identifiant leurs problèmes sociaux et de santé, alors qu’une intervenante auprès des familles s’occupe des enfants. De mon côté, comme intervenant de proximité, je suis responsable des dossiers liés aux adultes, ainsi qu’aux logements, au soutien à l’information et à l’organisation des activités sociales et culturelles.

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Photo prise durant le gala de persévérance le 4 juin 2018. Crédit de photo : Elena Albina.
  • Le 4 juin dernier, j’ai été invitée à assister au gala de la persévérance des enfants qui ont fréquenté votre local. Les enfants avaient l’air très heureux d’avoir obtenu les certificats de persévérance et d’avoir présenté leur programme musical au public. Comment cette soirée est-elle liée à votre mission et quel est le rôle de vos partenaires?

L’intégration réussie des enfants immigrants est un des principaux axes de nos activités. Pour la réaliser, le local a établi des partenariats avec des organismes communautaires dont les intervenants se déplacent chez nous pour offrir leurs services éducatifs aux enfants du quartier. Par exemple, les bénévoles de Collège Frontière y offrent une aide aux devoirs deux fois par semaine.

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Les bénévoles du Collège Frontière avec les enfants du Centre local communautaire Claude-Martin. Photo de courtoisie du Centre local communautaire Claude-Martin.

YWCA y organise une fois par semaine un club de filles qui inclut des activités axées sur le développement du leadership, la prévention de l’itinérance des femmes et de leur exploitation sexuelle, le développement de leur autonomie alimentaire, et leur propose des sorties gratuites au théâtre et dans les bibliothèques de la ville.

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Agente de développement des programmes du Centre filles d’YWCA, Olivia Vu (quatrième à gauche dans une rangée centrale), ensemble avec les enfants du Centre local communautaire Claude-Martin. Crédit de photo : Elena Albina.

Notre troisième organisme partenaire, Jeunes musiciens du monde, y offre des cours de chant une fois par semaine.

Le gala auquel vous avez assisté a été organisé pour célébrer la fin de l’année scolaire et pour souligner les succès de notre collaboration avec nos partenaires.

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Jeunes musiciens du monde, ensemble avec les enfants du Centre local communautaire Claude-Martin. Photo de courtoisie du Centre local communautaire Claude-Martin.
  • Combien de familles immigrantes ont profité de vos services durant l’année scolaire et quelles activités ont été les plus réussies?

Durant l’année scolaire 2017-2018, entre 15 et 20 familles ont fait appel à nos services. Parmi les activités les plus réussies auxquelles les immigrants et les résidents locaux ont coopéré, il y a eu la Fête du quartier et la Semaine québécoise des rencontres interculturelles (SQRI) [cette dernière activité est l’initiative du ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion qui se déroule dans plusieurs quartiers au Québec depuis quinze ans]. Les familles africaines ont contribué à la Fête du quartier en invitant des groupes musicaux ethniques et en préparant des plats traditionnels de leurs pays. Pour célébrer le bien-vivre collectif durant la SQRI, les immigrants et les résidents locaux ont dessiné ensemble le symbole de la communauté, un « mandala » sur une impression grand format, laquelle a été accrochée aux arbres devant notre local.

Malheureusement, la nuit après son installation, la pancarte a été détruite par le vent, comme si ce fait voulait symboliser ironiquement que le vivre-ensemble est une construction très fragile.

  • Sur quel projet travaillez-vous actuellement dans le but d’accomplir votre principale mission ?

Actuellement, pour améliorer la mixité sociale dans le quartier, notre équipe travaille sur le projet d’aménagement de la ruelle verte. Pour aménager un espace public derrière notre local, nous projetons de construire des bacs de plantation, dans lesquels tous les résidents du quartier pourront planter des arbustes et des plantes, et une placette publique. Le travail commun est censé briser l’isolement, rapprocher les gens de toutes les origines et augmenter leur engagement communautaire.

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Deux parties du symbole « mandala » accrochées aux arbres devant le Centre local communautaire Claude-Martin. Photos de courtoisie du Centre local communautaire Claude-Martin.
  • Quels sont les principaux obstacles qui vous empêchent de réaliser le bien-vivre ensemble?

La mixité sociale entre les résidents locaux et les immigrants ne se déroule pas toujours facilement dans le quartier. Par exemple, les résidents locaux évitent souvent d’assister aux activités culinaires organisées par les immigrants, et vice versa. Selon les données de notre sondage réalisé en 2017, parmi les 78 résidents du quartier, 29 % d’entre eux partagent une opinion plutôt négative sur la diversité culturelle. Les résidents locaux s’inquiètent principalement du fait que les familles immigrantes ne connaissent pas assez bien les habitudes, les valeurs et la culture québécoise. De plus, ils associent toutes sortes de stéréotypes aux nouveaux arrivants. Par exemple, l’insalubrité des logements infestés par les coquerelles et les punaises depuis deux ans dans le quartier est associée, dans la perception des gens, à l’arrivée des familles immigrantes qui ne suivent pas les règles d’hygiène de base. C’est vrai que les réfugiés qui ont habité plusieurs années dans les camps de réfugiés n’ont pas souvent les mêmes normes d’hygiène que les immigrants bien éduqués qui viennent de grands centres urbains. Mais le code de comportement, tout ça, on l’apprend, graduellement, en vivant dans de meilleures conditions, en côtoyant d’autres cultures, en participant aux projets communs par les études ou le travail. C’est à nous de les informer et de les référer pour qu’ils obtiennent les ressources dont ils ont besoin. C’est à la société d’accueil, d’essayer d’être plus ouverte aux autres cultures et à leurs modes de vie.

  • Quelle est la situation économique des immigrants du quartier et quels sont les obstacles à leur employabilité?

Sans vous donner de statistiques exactes, c’est une minorité des immigrants qui travaillent dans notre quartier, et ceux qui travaillent sont principalement les gens qui habitent à Québec depuis plusieurs années. Par contre, la plupart des nouveaux arrivants suivent les cours de francisation et vivent grâce aux prestations d’aide sociale.

Les obstacles à une intégration réussie proviennent à la fois de leur parcours de vie difficile, des particularités du quartier et du manque de ressources investies par le gouvernement dans les mesures de l’aide à l’intégration des personnes immigrantes. Les immigrants de notre quartier d’origines népalaise, birmane et africaine viennent principalement de camps de réfugiés. Après y avoir passé plusieurs années, ils restent souvent analphabètes dans leur propre langue. Ce n’est donc pas étonnant que l’apprentissage d’une langue si complexe que le français s’avère pour eux un vrai défi.  À cause de manque d’aisance linguistique, ils ne peuvent pas souvent de participer activement dans les projets de collaboration avec les résidents locaux du quartier. Idéalement, pour inclure plus activement les immigrants dans nos projets de collaboration, on aimerait bien recourir aux services des interprètes. Bien que la Capitale-Nationale offre des services d’interprétariat en plusieurs langues dans le réseau de la santé et des services sociaux, ses ressources ne sont pas suffisantes pour servir aux projets communautaires. 

Un autre obstacle à leur mobilité sociale est le manque de transport public dans le quartier. C’est pourquoi la plupart des entreprises qui se situent dans le parc industriel au nord du quartier Vanier restent inaccessibles pour les résidents les plus démunis. Depuis 2017, comme une illustration de ces difficultés, neuf des treize familles népalaises ont quitté le quartier Vanier et la province de Québec pour l’Ontario, ce qui représente une énorme perte pour nous.

Certes, l’insertion réussie des immigrants n’est pas facile : c’est un travail de longue haleine qui requiert beaucoup de patience, d’éducation et de volonté de la part de plusieurs acteurs publics et privés pour les aider à mieux s’intégrer. C’est pourquoi, en parlant avec vous, nous espérons sensibiliser davantage l’opinion publique à l’égard de cette problématique très pertinente pour notre société et trouver, en y réfléchissant ensemble, de meilleures solutions.

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