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ARTE : l’art de la récup’

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A l’ère de la consommation de masse et de l’obsolescence programmée, une conscience collective s’éveille et vient petit à petit renverser les tendances d’un monde jetable. Recyclage, recup’, passation d’objets sur fond de réinsertion sociale; Stéphane en a fait son crédo et tente à sa manière de déjouer les pièges consuméristes dans son immense entrepôt, au sud de Montréal. Découverte de ce lieu atypique.

Eclipsée par les condos en construction et les grands immeubles du centre ville, il faut s’aventurer dans les rues de Griffintown pour apercevoir la sobre devanture signée « ARTE ». Difficile à imaginer que derrière cette porte se cache un trésor. J’avance dans l’antre de la caverne d’Ali Baba sans savoir où poser mon regard, perdu au milieu d’une multitude d’objets, de meubles, de bric à brac.

Je croise Stéphane, qui fait des allers-retours entre le pick up et les allées de l’entrepôt, de drôles d’objets dans les mains. « ça, c’est une machine à rouler des cigarettes géantes, ça vient d’arriver ». me lance t-il en vol. Je m’enfonce dans les immenses passages qui débordent de choses, de bibelots et de drôles de mobiliers. Au pied d’un vieux piano, des patins de hockey font connaissance avec des cagettes de boissons, elles même en charmante compagnie de fleurs séchées.

Plus loin j’aperçois une machine à café qui supporte un pinocchio en bois et un zahato, la traditionnelle gourde des bergers basques. A côté, des magnets, à l’effigie de la République Dominicaine, de Calgary et même d’une série des années 90, « Dawson ». Je tombe aussi sur une paire de « Crocks » égarée sur un canapé de velours rouge.

Ici tout a une place et chaque chose s’accorde à ce décor farfelu et captivant. Perdue dans mes rêveries je rencontre Mélanie, qui travaille ici depuis près d’un an. Elle m’invite à m’installer à cette table en bois de 900 dollars. Souriante et pleine de vie, Mélanie s’épanouie dans cet univers fait de surprises et de découvertes. Elle m’explique qu’ici la plupart des employés viennent d’un organisme d’aide à l’emploi pour les personnes ayant des troubles mentaux, « Arrimage ». Souffrant d’un handicap auditif, Mélanie a découvert ARTE par hasard et c’est en se baladant à la recherche de meubles qu’elle a eu envie de travailler ici. Après deux ans sans travail, des doutes et une perte de confiance en elle, Mélanie reprend pied et se découvre une passion pour cet endroit insolite. « J’ai de suite eu un coup de coeur pour le lieu, Stéphane a été très à l’écoute et m’a donné la chance d’oeuvrer ici, chaque jour avec lui. » Son quotidien est teinté de rebondissements. Trois fois par semaine, le pick up revient de sa tournée des 7 écocentres de Montréal, dont ARTE est désormais l’unique gestionnaire.

« Quand on décharge le camion, c’est toujours un émerveillement. » me confie Mélanie. Le reste du temps, elle conseille et guide des clients aux requêtes parfois cocasses ou simplement des curieux de passage. Elle se souvient d’un monsieur qui voulait une boite, cachée sous le comptoir en verre de la caisse, sans savoir ce qu’il y avait dedans. Mélanie l’ouvre devant lui et tous les deux interloqués ne trouvent pas d’explication face à cet objet aux allures de bistouri. Stéphane, rieur, vient à leur secours et leur explique qu’il s’agit d’un extenseur à pénis. « le monsieur ne savait plus quoi en faire, il a lâché l’objet. » plaisante t-elle. Ca lui rappelle aussi qu’une fois elle a renseigné un collectionneur de pinces à dentistes.

« Voilà comment je reste captivée par cet endroit, chaque jour est différent et les objets ont tous une histoire, qu’on essaye de rendre infinie. » conclue t-elle avec passion.

J’interpelle Junior, employé ici depuis 12 ans. Lui son truc, c’est de « mariner avec le passé, de se demander d’où chaque objet vient, qui l’a utilisé et de retracer son histoire. » Débordant d’imagination, Junior a toujours voulu travailler ici, il aime la philosophie du lieu, le vintage et les meubles anciens. « Toucher des objets des années 1800, ça fait quelque chose, surtout lorsqu’ils ont traversé les époques en bon état, ça ne laisse pas indifférent. »

Pour lui travailler ici et agir pour le réemploi c’est un voyage dans le temps. « En une fraction de seconde tu vois le temps défilé, il suffit de regarder les étalages et tu comprends l’évolution de telle ou telle chose; ici on apprend à prendre soin du passé et on le fait durer. » illustre Junior. Depuis qu’il travaille ici il constate un regain pour le recyclage, « les gens jettent moins, ils sont conscients de la valeur des choses aujourd’hui, et ça fait aussi partie de notre mission » se réjouit-il. Stéphane nous rejoint. Il me raconte un peu son histoire. Elevé au sein d’une famille nombreuse où tout se récupérait, il a toujours baigné dans cet univers, fait de recyclage et de rafistolage. Il créé d’ailleurs très jeune une entreprise qui réutilise les vieux vêtements des écocentres pour leur donner une seconde vie. Puis lorsqu’il découvre avec effarement toutes les choses que les gens jettent et gaspillent il a l’idée de louer un petit local dans un des écocentres pour revendre ses trouvailles.

La machine est alors lancée, et comme la politique de la ville interdit par la suite la revente dans les centres, il se trouve un nouvel entrepôt. Constatant le succès de l’initiative la ville lui octroie la gestion de deux écocentres, et en quelques années il gère les 7. Il m’explique qu’au début il fallait surtout se rendre aux vidanges pour récupérer des choses mais maintenant les gens sont de plus en plus sensibles au recyclage et viennent apporter leurs objets pour la réutilisation, pour le « réemploi à la source ».

 

« En 2014, on a réussi à sauver 90 000 tonnes de stock, cette année c’est près de 140 000, ça prouve aussi l’éveil des consciences. » me rapporte Stéphane. En plus d’agir pour la planète, ARTE aide à la réinsertion sociale et professionnelle de personnes aux troubles psychologiques. « Je collabore avec l’organisme Arrimage, que j’ai connu grâce un ami, bipolaire qui voulait travailler ici. » « C’est un réel tremplin pour certains, ils gagnent en confiance, ça leur donne du courage, les valorise et les aide socialement à faire à nouveau face au monde. » ajoute-t-il. ARTE c’est aussi une mine d’or pour les cinéastes et autres artistes. L’endroit est réputé et le secret est bien gardé.