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Entrevue avec Julia Posca de l’IRIS, sur le racisme systémique des Autochtones du Québec

Durement frappée par la pauvreté, le manque d’accès à des services et des soins de santé adéquats, cette communauté rassemble des conditions propices à la dérive vers la toxicomanie, le suicide ou la violence.

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Selon une étude publiée il y a quelques jours par l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), les Autochtones du Québec seraient en proie à de la discrimination systémique. On est allez rencontrer la chercheuse à l’origine de cette étude, Julia Posca, pour en savoir plus.

Média D : Toute première étude de l’IRIS sur les Autochtones du Québec, pourquoi avoir choisi ce sujet ?

Julia Posca : On s’intéresse aux inégalités en général, on a travaillé sur les inégalités de revenus, de patrimoines, les inégalités vécues par les immigrants au Québec l’année passée, et donc là on a décidé de s’intéresser aux Autochtones parce qu’on ne l’avait jamais fait avant, et ça nous semblait important de parler de la situation des Autochtones au Québec, de leur conditions de vie, étant donné qu’on sait que c’est une catégorie de la population qui est plus désavantagée que d’autres.

Des données, mais jamais de portrait d’ensemble ? 

Il existe des données recueillies par Statistique Canada qui recueille depuis une vingtaine d’années au moins toutes sortes de statistiques donc il y a des données qui existent pour le Canada et par province. Mais il n’y avait pas d’étude qui présentait ces données là pour le Québec spécifiquement.

Donc là on a un premier portrait d’ensemble de la situation des Autochtones avec des données qui sont assez récentes (2016). J’ai utilisé essentiellement des données du recensement à part pour les indicateurs de santé, victimes et justices qui proviennent d’enquête.

On a pu également distinguer les Premières Nations des métis et des Inuits, les différentes nations qui sont au Québec.

Qu’est ce qui ressort de ce rapport ? 

On constate que dans tous les aspects de leur vie, les Autochtones sont désavantagés par rapport au reste de la population québécoise, en termes de revenus, d’emplois, de la situation du logement, l’éducation, la santé… Des écarts partout en fait !

On a l’illustration là d’un problème de discrimination systémique vécu par les Autochtones au Québec.

Il y a eu cette tentative d’assimiler les Autochtones, que ce soit avec la loi sur les Indiens, le système des Réserves, ou encore les écoles résidentielles, puis en fait on constate les effets de ce régime colonial qui se font encore sentir et qui ont des répercutions sur les conditions de vie des Autochtones.

Il y a eu une faible couverture médiatique suite à la publication de ce rapport, comparé généralement aux autres rapports publiés par l’IRIS, est-ce que c’est votre ressenti également ? 

Non pas aussi bonne qu’on l’aurait souhaité. J’ai fais des entrevues avec Radio-Canada en Abitibi et avec une radio privée au Saguenay et CBC à Québec, mais c’est très peu parce qu’on est habités à avoir une plus grande couverture. Je pense qu’il n’y a rien de nouveau, dans le sens où l’on sait que les Autochtones ont de piètres conditions de vie par rapport au reste des Québécois, et peut être qu’à cause de ça, il y a eu moins d’intérêt.

Par contre nous, on pensait que c’était intéressant d’avoir ce portrait d’ensemble, qui montre que ce sont des inégalités qui se renforcent les unes les autres, que ce n’est pas un mince problème que l’on a devant nous.

Si il y a une information que l’on doit absolument retenir de ce rapport, ça serait laquelle ? Et pourquoi ?

Bonne question ! Moi je trouve que ce qui est intéressant de voir, c’est qu’un enfant Autochtone qui est né au Québec en 2016 vit dans un foyer où déjà le logement est surpeuplé, délabré dans une proportion assez importante, où l’accès à des aliments de qualité est problématique. Donc déjà il naît dans un contexte qui est problématique, avec des parents qui sont moins éduqués que la moyenne, et ont donc des difficultés à intégrer le marché du travail au Québec.

Toutes ces conditions se renforcent et auront des répercutions sur sa vie, et tout ça fait qu’ils ont moins de chances que les Québécois. C’est important de voir l’ampleur de problème, et la complicité de la situation actuelle selon moi.

On entends moins parler justement de cette problématique du logement, comparé à celle de la violence par exemple

Effectivement on a entendu parler de ce qu’il se passe dans d’autres provinces canadiennes, les questions de l’accès à l’eau également dans la communauté du Nord de l’Ontario par exemple. Alors on a l’impression que ça va mieux pour les Autochtones au Québec, même si il y a des préjugés comme « la vie sur les réserves c’est génial parce qu’ils payent pas de taxes », c’est ça le plus gros préjugé.

Alors que les études montrent que les conditions de vie sont moins bonnes dans les communautés, les réserves. Avec toutes sortes de problèmes comme les vagues de suicide qu’on a vu dans les dernières années, qui ne sont pas étrangères au fait qu’on a des populations avec lesquelles leur mode de vie sont complètement chamboulées tant par le fait que les communautés ont été déstructurées, avec les changements climatiques qui peuvent avoir un impact sur différentes activités comme la chasse et la pêche, et de l’autre côté ces communautés ont du mal à adapter leur mode de vie à celui des Québécois non-autochtones parce qu’ils ont de la difficulté à accéder à l’éducation et au marché du travail par la suite.

Il y a du chemin fait, mais ce sont des conditions dures encore. Il y a eu la Commission sur les femmes disparues et assassinées par exemple.

Quel avenir se dessine pour les Autochtones du Québec ? Une amélioration ou au contraire une détérioration ? 

On espère évidemment une amélioration, mais je pense que c’est un bon pas de reconnaitre par exemple l’impact qu’ont eu les écoles résidentielles sur les Autochtones, pas seulement sur ceux qui les ont fréquenté, mais sur leurs enfants et leurs petits enfants, ça a été prouvé.

Une manière de combattre contre les inégalités c’est par l’accès à des services publics de qualité. On sait qu’il y a des problèmes d’accès à l’éducation, à la santé notamment dû à des questions de racisme ou d’éloignement des communautés parfois. Il y a du travail à faire pour améliorer l’accès au service, on espère que la Commission Viens identifiera ce problème.

Par contre, il faudra élaborer des améliorations en collaboration avec les Autochtones , on ne veut pas reproduire ce que l’on a fait dans le passé, soit reproduire des solutions qui sont imposées, qui ne sont pas adaptées à leur réalité particulière. Si on permet au peuple Autochtone d’agir en pleine autonomie, je pense que là il y a peut-être moyen de surmonter les problèmes actuels.

Plusieurs personnes reprochent à cette étude le manque de proximité, d’aller prendre le poul sur le terrain, voir la réalité au lieu de s’appuyer sur des données de Statistique Canada. Qu’est-ce que vous leur répondez ? 

Absolument, c’est une analyse entièrement statistique quantitative, on prend des données. Mais c’est intéressant car c’est un assez bon portrait, même s’il y a certaines communautés qui ne sont pas recensées. Mais c’est évident que là on a un portait macro-économique et qu’on ne peut pas faire la distinction entre les différentes communautés qui ont chacune leurs particularités. Il est évident que les Kahnawake de Montréal ont des conditions différentes des Inuits du Grand-Nord ou des communautés en Abitibi par exemple.

Qu’est ce qu’on entend exactement par « racisme systémique » ? 

On parle de racisme et de discrimination systémique quand il y a une population qui est traitée différemment du reste de la population, pour le dire simplement. Je pense qu’on ne tient pas compte du passé et du rapport colonial qui a pu s’installer avec les Canadiens/Québecois, justement de ne pas tenir compte de ça c’est en soit reproduire un racisme, et des discriminations envers ces peuples là.

Sur la question de l’éducation par exemple, si on ne reconnait pas qu’il y a eu un traumatisme lié aux écoles résidentielles, alors on a de la difficulté à comprendre comment l’accès à l’éducation est plus problématique, comment ça se fait que les universités ont longtemps été vues comme un signe d’assimilation, les Autochtones qui allaient à l’université perdaient leur statut d’indiens, et donc les droits qui leur été rattachés.

Il faut reconnaitre qu’ils sont désavantagés pour trouver des manières de leur donner les mêmes chances que le reste de la population. Ils sont victimes d’un système qui inconsciemment, sans nécessairement le vouloir, reproduit des chaines de dominations passées.

D’autres études à venir sur les Autochtones ? 

Pas prévue pour l’instant mais c’est sur qu’on va vouloir s’intéresser à cette question là, à la hauteur de nos moyens.

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Entrevue avec Eve Torres, candidate pour Québec Solidaire dans Mont-Royal – Outremont

« Remettre l’Humain au coeur de nos préoccupations »

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Engagée depuis plus de 16 ans dans différentes sphères, la candidate de Québec Solidaire dans Mont-Royal-Outremont est arrivée au Québec comme étudiante étrangère dans un premier temps il y a presque 20 ans déjà. 

Originaire de la France, elle multiplie très rapidement ses implications au travers par exemple de la Table de concertation « Montréal-Nord en santé », participer aux activités pour implanter les CPE dans Montréal-Nord, organise des collectes de sangs, s’implique au sein des communautés des femmes musulmanes…

« J’ai toujours été passionnée par le bien-commun et les gens »

Ces implications rassemblent les personnes, ce qui leur fait bien souvent oublier les divergences et différences, puisqu’on se rassemble pour le même objectif, souligne t-elle.

Les accommodements raisonnables en 2007 et la Charte des valeurs en 2014, l’ont amené à mettre sur pied un organisme, La voie des femmes, afin d’encourager les femmes, jeunes, racisées ou encore musulmanes à s’impliquer dans la société.

Justice sociale

Tout ça l’amène à sauter en politique aujourd’hui avec Québec Solidaire (QS) pour « porter le plus de voix possible, que l’on n’entend pas souvent », rappèle t-elle.

« Je trouve que cette année il y a un momentum, les gens sont fatigués par la politique »

L’austérité, la hausse des salaires des médecins, le projet de loi 62, ou le projet de consultation publique sur le racisme systémique sont autant d’événements qui l’on amené à réfléchir sur son militantisme et son saut dans l’arène politique.

« Cela fait 20 ans que les problématiques d’accès à l’emploi sont présentes et rien n’a changé depuis : la reconnaissance des diplômes, la représentativité des personnes… C’est les mêmes discours, les mêmes problèmes depuis tant d’années, et je trouve cela inacceptable ! »

Le choix de QS c’est fait naturellement, pour Eve Torres, toujours marquée par une tendance de gauche, et par son combat qu’elle mène toujours sur la question de la justice sociale.

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« Je crois à la force des mouvements citoyens et sociaux. Québec Solidaire était le seul parti à porter toutes ces valeurs selon moi ».

La circonscription Mont-Royal-Outremont est une nouvelle circonscription, dû à un redessinement  politique, puisque le Mile End fait désormais parti de Mercier. Cette circonscription est considérée comme le château fort libéral depuis de nombreuses années, d’ailleurs le député Pierre Arcand sollicite un nouveau mandat.

« Le parti libéral utilise la diversité en vitrine, mais en terme de décisions il n’y a rien eu »

Annonce en avril : emballement médiatique 

Première femme voilée à se présenter à une élection au Québec, elle a été pendant de nombreuses semaines la cible de nombreuses attaques.

Rappelons ici que sa candidature a été rendue possible grâce à une modification du règlement des élections au Québec, survenu à l’autonome dernier à sa demande, qui autorise maintenant toute personne portant un turban ou un voile à se présenter à une élection au Québec.

Malgré des débats houleux à l’Assemblée nationale, la nouvelle réglementation a été adoptée à l’unanimité par tous les partis politiques à l’automne dernier.

« Je m’attendais, notamment de la part du groupe Québécor, à ce lynchage médiatique, avec des allégations islamistes. La seule façon pour eux de vendre leur papier et de jouer sur la peur »

Elle a également reçu de nombreux soutiens, de la part de personnes qui lui sont proches, mais aussi de citoyens anonymes qui voient en sa candidature quelque chose de nouveau, et parfois un espoir.

« Je pense que ma candidature envoie un message fort pour les immigrants de façon générale, mais aussi pour les femmes de la diversité »

Islamophobie

En préparant cette entrevue, j’ai fais des recherches et un petit tour également sur les médias sociaux, et j’ai pu constater que bien souvent, Eve Torres été attaquée sur son physique ou sa personne, plutôt que sur ses idées. Est-ce le fait d’être une femme en politique ? De porter en plus un foulard ?

« Le sexisme et le racisme. Les femmes en politique sont toujours attaquées sur leur physique, ce jugement physique est toujours présent, et en plus le fait que je porte un foulard, cela laisse libre court à toute forme d’insultes ».

Bien souvent lorsqu’elle partage des articles ou des réflexions sur ses réseaux sociaux, des internautes commentent directement ses publications avec des propos racistes, comme « vous n’êtes pas chez vous ici, vous ne serez jamais une québécoise ».

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Elle me parle de micro-agressions qui lui sont déjà arrivées, comme lorsqu’une de ses amies au volant oublie de mettre son clignotant pour tourner, se faisant alors insultée « rentre chez toi sale arabe ».

« L’islamophobie existe bien, socialement c’est permis de se laisser aller sur cette question  encore aujourd’hui, parce que les gens n’ont pas l’impression d’être racistes. Les femmes sont vigilantes de base à l’extérieur, mais encore plus pour les femmes racisées ».

Intégrer la diversité 

À savoir comment inclure davantage la diversité dans la société et le monde du travail, les quotas lui apparaissent comme une des solutions envisageables.

« Les quotas, c’est une solution pour intégrer les minorités visibles mais il faudrait absolument d’autres moyens, comme l’intégration en emploi marche aussi par le réseautage, il faudrait diversifier les personnes dans les sphères de réseautage, qui ont tendance à nous ressembler ».

Sur les CV ou les candidatures anonymes, la candidate de QS est plus ambiguë.

« Je suis ambiguë, car quand on regarde où tu as fait tes études on peut rapidement savoir d’où tu viens ». Mais le débat est plus profond. « Par exemple, moi je n’ai pas de problème avoir d’entrevue avec mon nom, mais quand j’arrive à l’entretien, là je vois immédiatement les visages qui changent, souvent très rapidement ».

Courageuse Eve Torres ?

« Les gens voient juste ce foulard, mais j’ai un parcours de vie atypique. J’ai toujours fait partie de la majorité (soit une femme blanche occidentale francophone), puis des années plus tard j’ai décidé de changer de religion, ce qui m’a mis en marge d’une société ».

« Mon choix personnel est devenu un enjeu politique »

Militante dans l’âme depuis toujours, elle considère que la fracture sociale dans laquelle est notre société aujourd’hui est en partie due aux médias et aux politiques.

Elle espère faire changer les choses en octobre prochain, lors des élections au Québec.

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Une année dans une école primaire de Lévis : une enseignante française nous fait part de son expérience

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Le système scolaire du Québec est hanté par plusieurs paradoxes. Pour essayer de trouver une explication à ce paradoxe, la rédaction de Média D a interviewé une enseignante française qui participe au programme d’échanges France – Québec, qui s’est terminé, pour elle, en juin dernier.

D’un côté, seulement 64 % des élèves québécois des écoles publiques secondaires obtiennent un diplôme après cinq ans, comme le révèle une étude de l’Institut du Québec publiée en avril 2018. D’un autre côté, selon la plupart des tests internationaux, le système éducatif québécois se compare favorablement à celui des autres provinces canadiennes et des pays de l’OCDE. Par exemple, selon l’enquête PISA 2015, la performance des élèves québécois en sciences arrive au troisième rang après celles de Singapour et du Japon.

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Une véritable globe-trotter, Madame Gros hâte de faire découvrir le monde entier aux enfants du Québec et de la France. Crédit photo: Elena Albina

Depuis août 2017, Mireille Gros, enseignante française de 20 ans d’expérience et directrice d’une école primaire de Bages, une petite commune française située au sud de la France, participe au programme d’échanges d’enseignants entre la Belle Province et La Gaule.

Durant cette année scolaire, elle a enseigné à l’école primaire Odyssée de Lévis où elle a remplacé son collègue québécois, en occupant sa maison et en utilisant sa voiture. Pendant ce temps, son homologue québécois a exercé ses fonctions d’enseignant à Bages, en habitant dans sa maison et en disposant de ses biens.

Pour cette jeune quinquagénaire, ce séjour d’une année à l’étranger était le plus long jamais effectué hors de son pays. Même si elle a déjà beaucoup voyagé en Europe, l’immersion complète dans la vie à l’américaine se distingue clairement de ses expériences précédentes. En portant toujours un regard externe sur nos forces et faiblesses, Média D lui a posé des questions sur son expérience professionnelle au Québec.

  • Quels aspects de votre expérience d’enseignante au Québec avez-vous trouvé les plus positifs et inspirants ?

Votre culture de collaboration et l’importance du travail en équipe. J’ai été très impressionnée par la présence de plusieurs spécialistes qui travaillent ensemble très fort pour assurer le développement du meilleur environnement affectif pour l’enfant, surtout ce qui concerne l’estime de soi, la confiance et les compétences sociales. Un exemple concret : durant toute l’année, trois fois par semaine, j’ai été assistée d’une technicienne en éducation spécialisée (TES) et d’une autre enseignante « libre ».

Grâce à la présence de ces deux spécialistes, j’ai obtenu plus de temps pour travailler avec les élèves en difficulté, en petits groupes de quatre à huit personnes. À la fin de l’année, j’ai remarqué que ces enfants avaient nettement progressé.

Chez nous, en France (et j’ai travaillé dans plusieurs écoles durant mon parcours d’enseignante), on n’a habituellement pas toujours un accès facile aux spécialistes de soutien, et un enseignant doit souvent se débrouiller tout seul, surtout dans les petites écoles car ces spécialistes sont regroupés dans les grandes structures.

De plus, contrairement au système français, au Québec, déjà à l’école primaire, vous avez des enseignants spécialistes en plusieurs domaines, tels que le sport, la musique et l’anglais. Cette diversité de spécialistes contribue sûrement au développement plus équilibré et polyvalent de l’élève. Comme résultat de ce type d’accompagnement, les enfants québécois sont plus forts en compétences sociales que leurs homologues français du même âge. Ceci s’illustre, entre autres, par l’aisance de vos élèves à faire une présentation devant un groupe.

Finalement, l’horaire journalier des enseignants du Québec est moins chargé que celui des enseignants français. Si au Québec, je passe 4 heures en classe avec les élèves et que je dispose d’une heure pour me préparer aux cours, en France, je dois travailler 5 h 15 par jour avec les élèves, et aucun temps pour préparer les cours n’est prévu à mon horaire.

  • Quelles sont les pratiques que vous avez trouvées plutôt contestables?

Chaque médaille a deux côtés, c’est bien connu. C’est très bien de mettre le bien-être de l’enfant au centre de la pédagogie, mais, si l’on exagère en appliquant ce principe, on risque de former un enfant-roi, dépourvu du désir d’apprendre. Dans le cas d’un conflit entre l’enseignant et l’élève, la marge de manœuvre de l’enseignant au Québec est assez limitée : chaque classe est équipée d’un bouton d’interphone sur lequel il est conseillé d’appuyer pour demander l’aide d’un TES si nécessaire (ce spécialiste devrait s’occuper d’un enfant-perturbateur à la place de l’enseignant).

Une autre contrainte à l’autonomie de l’enseignant : si les parents déposent une plainte contre un enseignant, la direction de l’école tend à prendre le parti des parents, et les syndicats restent plutôt passifs. Cette approche est différente en France, ce qui s’explique par le statut permanent des enseignants (la plupart des enseignants en France sont des fonctionnaires). Quant au directeur de l’école, il n’a pas statutairement ou réellement les moyens pour imposer une autorité, puisqu’il est subordonné à l’inspecteur de la circonscription représentant l’État. En cas de conflit grave avec entre un enseignant et une famille, c’est l’inspecteur qui prendra le problème en charge. Les syndicats sont en outre très puissants et les enseignants français n’hésitent pas à manifester leur désaccord avec le ministère et parfois celui-ci recule. Dans une situation semblable, les enseignants québécois, quoique mécontents de la situation, ne disposent pas des mêmes leviers pour pouvoir poser des gestes concrets.

  • Comment comparez-vous le niveau scolaire des élèves québécois par rapport à leurs homologues français au début de leur première année à l’école primaire ?

Contrairement aux enfants français, les enfants québécois sont moins bien préparés pour leur première année à l’école primaire : leur calligraphie est moins développée, ils font moins bien la distinction entre les sons et leur vocabulaire est moins riche. Par exemple, ils utilisent le mot « chapeau » dans tous les contextes imaginables, en ignorant les différences, jugées trop subtiles, entre « la casquette », « le képi » et « la tuque ».

Cette différence de niveau s’explique par le fait que la maternelle en France dure habituellement trois ans, tandis qu’au Québec, seulement une année. Dans cette optique, j’approuve entièrement la proposition de votre ministre de l’Éducation [Sébastien Proulx] d’implanter progressivement la maternelle dès 4 ans à l’échelle du Québec.

  • Comment trouvez-vous le niveau scolaire des élèves québécois à la fin de leur première année?

À la fin de la première année, les enfants du Québec ont dû apprendre, dans un rythme plus accéléré que leurs compères français, des bases de calligraphie, de grammaire (la construction et la transformation des phrases), de calcul et de résolution de problèmes.

Je trouve ce rythme un peu effréné, ce qui stresse trop et inutilement les parents et les élèves. Cependant, à la fin de l’année, mes élèves québécois (environ, 80 % d’entre eux) ont très bien réussi à atteindre les objectifs envisagés.

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Les enfants qui hâtent de répondre aux questions de leur enseignante. Crédit photo: Elena Albina

 

  • J’ai assisté à une de vos dernières classes, et je partage votre avis : vos élèves ont l’air motivés et démontrent une très bonne maîtrise de la matière. Comment pourriez-vous expliquer ce résultat?

Quelques raisons l’expliquent. En plus de la présence des spécialistes de soutien, qui libèrent les enseignants pour le travail en petits groupes, deux autres facteurs sont à considérer : la charge élevée des devoirs à la maison et le soutien actif des parents. Ceci contraste avec la pratique courante en France, où 99 % de la matière est enseignée en classe, et ce qui est demandé à la maison est la révision de la matière seulement; d’où le rôle moins important des parents.

Un type de progression d’apprentissage que l’enseignant applique peut aussi jouer un rôle. Dans ma pratique d’enseignement, j’emploie, depuis longtemps, une approche spiralaire, qui s’exprime dans le retour périodique des mêmes objets d’enseignement, en augmentant chaque fois la complexité des tâches à accomplir dans diverses situations. Cette façon d’enseigner la matière facilite la consolidation des connaissances acquises et diminue les risques d’oubli (qui sont plus probables en suivant une approche linéaire).

De plus, afin que les élèves puissent apprendre à résoudre des problèmes complexes en mathématiques, je leur propose de manipuler entre eux des objets avant de travailler par écrit. Grâce à l’exécution de tâches concrètes, mes élèves intériorisent mieux les concepts complexes.

 

  • Selon l’enquête de 2018 de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance du ministère de l’Éducation nationale en France, le taux de diplomation des élèves de l’école secondaire dans votre pays est à 88 %, ce qui est supérieur de 24 % à celui du Québec, d’après les données 2018 de l’Institut du Québec. Comment pourriez-vous expliquer cette différence?

 

Au début de l’année, j’ai trouvé un document laissé dans le secrétariat de mon école de Lévis, dans lequel j’ai découvert des données de l’Institut de la statistique du Québec qui m’ont profondément bouleversées : 38 % des enfants de la 1ère secondaire au Québec ont un emploi (72 % d’entre eux travaillent de 0 à 6 heures par semaine), et ce nombre grimpe à 55 % vers la 5e secondaire (27 % d’entre eux travaillent 16 heures et plus par semaine).

En France, selon la réglementation du travail, aucun jeune ne peut travailler avant l’âge de 16 ans (il y a quelques rares exceptions à cette règle). De plus, jusqu’à l’âge de 18 ans, le jeune bénéficie de règles protectrices spécifiques qui lui interdisent, entre autres, de travailler pendant la nuit (de 22 h à 6 h). Le travail intense à cet âge peut exercer un effet néfaste sur la santé et la performance scolaire des élèves québécois, malgré ses bienfaits reconnus : le développement de l’autonomie, le sens de l’organisation et la débrouillardise. Oui, c’est le choix de votre société, mais avouez-le : il entraine aussi un prix à payer.

  • Quel est le but de l’éducation?

Certains élèves répondent souvent à cette question : gagner plus d’argent, être fonctionnels dans la société, etc. Mais, moi, je pense différemment. Même avec une bonne éducation, il n’y a aucune garantie que vous allez décrocher nécessairement un jour l’emploi de vos rêves. Le but de l’éducation est moins utilitariste, mais plus global et abstrait : former la pensée de l’élève afin qu’il puisse choisir librement plus tard sa voie.

  • Quel est le rôle de l’enseignant dans ce processus?

Trouver un juste équilibre entre l’imposition de l’autorité et le laissez-faire, le béhaviorisme et le socioconstructivisme, comme on les nomme dans nos cercles pédagogiques. Mon philosophe préféré, Confucius, a dit : « Apprendre sans réfléchir est vain. Réfléchir sans apprendre est dangereux. » Bref, un bon enseignant devrait, à son tour, apprendre à jouer au funambule sur un mince filin.

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Pourquoi j’ai quitté la Tunisie pour le Québec

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Entrevue avec Riadh Marouani, originaire de la Tunisie qui a immigré à Montréal depuis quelques mois.

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