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Entrevue avec Roland Dama, immigrant ivoirien

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J’ai rencontré Roland, 35 ans, lors d’une formation dans un club de recherche d’emploi. Il a accepté d’échanger avec moi sur son parcours, ses motivations en tant qu’immigrant au Canada et sa joie communicative d’être ici.

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Quel est ton parcours universitaire en Côte d’Ivoire ?

Après un cycle secondaire scientifique (mathématiques et sciences physiques), je me suis orienté vers la faculté des sciences économiques de l’Université Félix Houphouët-Boigny à Abidjan. J’y ai complété une maîtrise en économie (équivalence Baccalauréat Economique) entre 2002 et 2006. J’ai également complété un Master en évaluation des projets en 2015. Ce dernier a été organisé conjointement par le Bureau National d’Études Techniques et de Développement (BNETD) et l’Université Félix Houphouët-Boigny.
En plus de tes études académiques, as-tu une expérience professionnelle dans ton pays ?

Oui parfaitement, j’ai une expérience de travail de plus de près de 4 années en Côte d’Ivoire. J’ai pu développer cette expérience aussi bien en qualité d’employé qu’en qualité de bénévole. Pour moi, le bénévolat reste un puissant facteur de développement des compétences.

En tant qu’employé, j’ai été successivement assistant du Directeur Général et Chef du Service Finance du Fond d’Extension et de Renouvellement du développement de la culture du palmier à huile (FER-PALIMER). Il s’agit d’un Établissement Public National (EPN) placé sous la tutelle du Ministère de l’Agriculture. Parallèlement à mon engagement professionnel, je me suis beaucoup investi dans le bénévolat car j’aime donner une partie de mon temps pour servir du monde sans nécessairement attendre des effets financiers. En tant que bénévole, j’ai été appelé à assumer diverses responsabilités. J’ai notamment été président d’une chorale, commissaire aux comptes du bureau jeune, chargé de communication du bureau jeune, moniteur de catéchèse et formateur à l’entrepreneuriat.  

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À quel moment t’es-tu dit : je veux aller au Canada et tu as commencé à faire les démarches ? Tu as peut-être de la famille ou des connaissances qui sont parties ? Ou alors un jour, as-tu eu un déclic en voyant une publicité ou un reportage à la télévision ? En gros, qu’est-ce qui t’a donné envie, un jour, d’immigrer au Canada ?

La décision d’immigrer au Canada remonte à septembre 2012, un peu plus d’une année après la rencontre de ma conjointe de fait. Nous avons ensemble discuté de l’opportunité de mieux valoriser nos compétences en immigrant au Canada et nous avons pris cette décision d’un commun accord.

Mais avant cela, l’idée avait déjà germé par le biais d’une amie à ma maman qui vit déjà ici au Canada depuis plusieurs années avec son conjoint Québécois. Je me souviens qu’à chaque fois qu’elle venait en vacances en en Côte d’Ivoire, je prenais un grand bonheur à visionner les belles images du Canada. J’aime beaucoup l’entendre parler du Canada et des opportunités de ce grand pays du monde.

Petit à petit, la volonté d’immigrer prenait forme à mon insu. Mais cette décision-là a été beaucoup plus renforcée à la faveur de la crise politique que nous avons vécu en Côte d’Ivoire sur la période 2010 à 2011 avec son impact considérable sur l’emploi jeune. Ce fut une période difficile pour tous et en particulier pour la jeunesse et l’emploi jeune.

Donc vous avez commencé vos démarches de Résidence Permanente ?

Exactement, ma conjointe et moi avons commencé à préparer notre projet d’immigration dès 2012. Il a été soumis à l’attention des services de l’immigration provinciale et fédérale respectivement en 2013 et 2015. Le processus a pris globalement 4 années pour être admis au statut de résidents permanents. En prenant en compte l’année de préparation du dossier, je peux dire que notre projet d’immigration a pris 5 années.

Ta conjointe et toi avez donc reçu votre visa de Résidence Permanente en 2017 ?

Oui parfaitement. Le Visa de résident permanent a été accordé en Octobre 2017. Recevoir ce visa est pour nous quelque chose d’inouï et de prestigieux quand on sait la notoriété du Canada avec ses territoires et de ses belles et grandes provinces et à commencer par le Québec. Ce fut une grande nouvelle pour nous d’autant plus que le processus d’immigration au Canada est parmi les meilleurs au monde. Cette excellente nouvelle a marqué un tournant dans notre vie. Ce fut pour nous une opportunité d’ouvrir une nouvelle page de notre vie. En tant que travailleurs qualifiés, nous étions donc moralement préparés à l’idée de partir sur de nouvelles bases et éventuellement de réorienter notre avenir pour réaliser notre rêve canadien.

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À y voir de près, vous avez commencé les démarches avant la fin de tes études ?

Oui, exact. J’ai mis à profit mon temps d’attente pour compléter le Master en Évaluation des projets. Dans le système Québécois, ce diplôme équivaut à la maîtrise en gestion et administration des entreprises.

Quand êtes-vous arrivés à Montréal et quel était le premier défi auquel vous avez dû faire face ?

Nous sommes arrivés à Montréal le 22 novembre 2017 après une brève escale à Bruxelles (Belgique). Je note au passage que c’était la première fois que nous prenions l’avion (rire). Nous étions pétillants de joie à l’idée de fouler le sol canadien mais non sans un pincement au cœur pour nos parents et amis que nous laissions derrière nous. Les premiers jours qui ont suivi notre arrivée ont été un peu difficiles principalement en raison du changement drastique de température. En effet, nous avions quitté la Côte d’Ivoire avec ses 25 °C en moyenne pour arriver dans une période hivernale qui reste parmi les plus rigoureuses des dernières années. Nous avons donc dû faire des efforts pour tenter de nous adapter rapidement et cela a plus ou moins fonctionné.

Quel était ton projet professionnel en tant que travailleur qualifié en arrivant ici, et a-t-il évolué depuis ?

En arrivant, j’étais confiant en mes compétences et j’étais disponible pour le marché de l’emploi. J’avais l’ambition de trouver une job liée à qualification. Mais j’ai compris que le marché du travail doit être notre point de repère. Il faut donc être capable de s’ajuster au marché du travail. Le marché du travail est si dynamique qu’on peut facilement être tenté de réorienter notre carrière professionnelle. Le marché du travail met un point d’honneur sur nos compétences sans pour autant négliger nos diplômes. Donc si on ressent qu’on a plus de compétences dans tel ou tel domaine, il serait bien d’être ouvert à l’idée de s’y orienter. Dans mon cas, bien que j’ai un Master en Évaluation des Projets, d’autres secteurs d’activité semblent m’ouvrir les bras compte tenu des compétences que j’ai pu développer depuis mon arrivée. Il s’agit notamment de l’enseignement. J’ai compris que mon côté pédagogue et ma facilité à transmettre ma connaissance me parlaient énormément et j’ai donc essayé d’y prêter attention et cela a beaucoup influencé mes recherches actuelles.

Comme en Côte d’Ivoire, tu fais du bénévolat ici. De quel genre ?

Ça a été la première des choses vers laquelle je me suis orienté puisque je me disais que je me donnais au moins 3 à 6 mois pour pouvoir intégrer le marché du travail. Donc je me suis dit : « Lançons-nous dans le bénévolat ».

Je suis donc administrateur bénévole au sein d’une paroisse catholique à Montréal. Je suis aussi bénévole auprès d’un organisme d’aide aux jeunes immigrants notamment par la promotion des deux langues officielles du Canada, le français et l’anglais. Je suis également bénévole dans le cadre du programme de l’Agence du Revenu Canada pour la déclaration des revenus des personnes à faibles revenus. Voilà donc les 3 types de bénévolats dans lesquelles je suis inscrit.

Je suis par ailleurs, tuteur et moniteur à l’aide aux devoirs auprès de deux écoles primaires et une organisation. Ce sont des expériences qui m’enrichissent énormément et qui me confortent dans l’idée de m’orienter vers l’enseignement.

Est-ce que tu notes des choses différentes par rapport aux bénévolats que tu faisais en Côte d’Ivoire, que ce soit en termes de mentalité ou d’enrichissement personnel?

Ça reste différent dans la mesure où en Côte d’Ivoire, je le faisais sans penser que cela pourrait me servir dans un cadre professionnel. Ici, j’ai cette même volonté d’être au service de la communauté mais je comprends aussi que j’engrange par la même occasion une belle expérience professionnelle. C’est à ce niveau qu’il y a certaines différences. Ici, ce bénévolat est reconnu et peut être capitalisé sur le marché du travail.

Est-ce qu’à court, moyen ou long terme, tu souhaites t’installer sur Montréal ou sa région ou bien tu n’as pas d’objectifs précis et cela dépendra de tes recherches de travail ?

Montréal et le Québec m’ont beaucoup séduit. Jusqu’ici, je suis amplement satisfait de mon environnement. Je suis bien installé à Montréal et le Québec est une très belle province qui m’a fait l’honneur d’avoir été sélectionné. Mais je ne suis pas fermé à l’idée de visiter d’autres régions au Québec ou d’ailleurs si le besoin se fait sentir dans le souci d’approfondir mon apprentissage pour mieux m’insérer sur le marché de l’emploi.

Quelle destination en dehors du Québec pourrait t’intéresser ?

Le Canada est un grand pays avec des provinces formidables. L’Ontario est une possibilité parmi tant d’autres. J’y vais justement en juillet 2018 dans le cadre du programme Explore. J’aurais l’opportunité d’améliorer mon anglais tout en découvrant la région. Je reste également intéressé par le programme Odyssée pour améliorer mon niveau d’anglais tout en partageant ma culture générale en français dans le souci de promouvoir la diversité culturelle.

Est-ce que depuis ton arrivée, tu te sens intégré, au sens large du terme ?

L’intégration est une notion assez générique. En tant que travailleur je pourrais être amené à dire que le travail est mon outil d’intégration par excellence. Mais on peut aussi comprendre que l’intégration est un tout : elle touche notamment aux aspects culturels, professionnels et économiques. Dans tous les cas, une bonne intégration requiert du temps et une bonne capacité d’adaptation. Je suis très heureux de voir qu’à la faveur de notre immigration, les deux paliers de gouvernement (NDLA : provincial et fédéral) mettent tout en œuvre pour faciliter l’intégration des immigrants. Cela contribue à consolider les indicateurs qui montrent que le Canada est parmi les destinations les plus prestigieuses au monde. Après six mois, j’estime que le suis épanoui et j’envisage sereinement l’avenir au vu des belles expériences que j’ai pu accumuler.

Quels conseils donnerais-tu à un jeune Africain qui souhaiterait immigrer ?

Je dirais à ce jeune que c’est son droit de rêver. Immigrer au Canada est un beau rêve dont la réalisation requiert néanmoins de la préparation, de l’information, de la patience et surtout une bonne capacité d’adaptation. C’est un projet dont la réalisation peut bouleverser positivement nos habitudes et favoriser de nouvelles orientations. C’est une nouvelle vie en somme.

Si ce jeune à la ferme volonté d’immigrer, il faut qu’il prenne beaucoup d’informations et qu’il mette un point d’honneur à se préparer car ce n’est pas une décision qu’on prend à la légère. C’est une responsabilité non seulement vis-à-vis de soi-même, mais aussi vis-à-vis du pays d’accueil. Il faut qu’il s’informe de la démarche auprès des autorisées adéquates en consultant les ressources mises à disposition. Tout pays a des règles et des principes à respecter qui s’imposent à tous. Il faut donc que les attentes des futurs immigrants soient en adéquation avec ce milieu-là. Il faut prendre des informations pour faciliter son intégration pour qu’elle soit le plus bénéfique pour soi-même.

Dernière question, est-ce que tu regrettes d’être venu ?

Aucunement. Bien au contraire, je continue à être reconnaissant du Québec et du Canada, d’avoir bien voulu m’accorder l’opportunité de réorienter ma vie dans son ensemble. Je suis heureux d’envisager sereinement la réalisation de mon rêve canadien.

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Entrevue avec Eve Torres, candidate pour Québec Solidaire dans Mont-Royal – Outremont

« Remettre l’Humain au coeur de nos préoccupations »

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Engagée depuis plus de 16 ans dans différentes sphères, la candidate de Québec Solidaire dans Mont-Royal-Outremont est arrivée au Québec comme étudiante étrangère dans un premier temps il y a presque 20 ans déjà. 

Originaire de la France, elle multiplie très rapidement ses implications au travers par exemple de la Table de concertation « Montréal-Nord en santé », participer aux activités pour implanter les CPE dans Montréal-Nord, organise des collectes de sangs, s’implique au sein des communautés des femmes musulmanes…

« J’ai toujours été passionnée par le bien-commun et les gens »

Ces implications rassemblent les personnes, ce qui leur fait bien souvent oublier les divergences et différences, puisqu’on se rassemble pour le même objectif, souligne t-elle.

Les accommodements raisonnables en 2007 et la Charte des valeurs en 2014, l’ont amené à mettre sur pied un organisme, La voie des femmes, afin d’encourager les femmes, jeunes, racisées ou encore musulmanes à s’impliquer dans la société.

Justice sociale

Tout ça l’amène à sauter en politique aujourd’hui avec Québec Solidaire (QS) pour « porter le plus de voix possible, que l’on n’entend pas souvent », rappèle t-elle.

« Je trouve que cette année il y a un momentum, les gens sont fatigués par la politique »

L’austérité, la hausse des salaires des médecins, le projet de loi 62, ou le projet de consultation publique sur le racisme systémique sont autant d’événements qui l’on amené à réfléchir sur son militantisme et son saut dans l’arène politique.

« Cela fait 20 ans que les problématiques d’accès à l’emploi sont présentes et rien n’a changé depuis : la reconnaissance des diplômes, la représentativité des personnes… C’est les mêmes discours, les mêmes problèmes depuis tant d’années, et je trouve cela inacceptable ! »

Le choix de QS c’est fait naturellement, pour Eve Torres, toujours marquée par une tendance de gauche, et par son combat qu’elle mène toujours sur la question de la justice sociale.

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« Je crois à la force des mouvements citoyens et sociaux. Québec Solidaire était le seul parti à porter toutes ces valeurs selon moi ».

La circonscription Mont-Royal-Outremont est une nouvelle circonscription, dû à un redessinement  politique, puisque le Mile End fait désormais parti de Mercier. Cette circonscription est considérée comme le château fort libéral depuis de nombreuses années, d’ailleurs le député Pierre Arcand sollicite un nouveau mandat.

« Le parti libéral utilise la diversité en vitrine, mais en terme de décisions il n’y a rien eu »

Annonce en avril : emballement médiatique 

Première femme voilée à se présenter à une élection au Québec, elle a été pendant de nombreuses semaines la cible de nombreuses attaques.

Rappelons ici que sa candidature a été rendue possible grâce à une modification du règlement des élections au Québec, survenu à l’autonome dernier à sa demande, qui autorise maintenant toute personne portant un turban ou un voile à se présenter à une élection au Québec.

Malgré des débats houleux à l’Assemblée nationale, la nouvelle réglementation a été adoptée à l’unanimité par tous les partis politiques à l’automne dernier.

« Je m’attendais, notamment de la part du groupe Québécor, à ce lynchage médiatique, avec des allégations islamistes. La seule façon pour eux de vendre leur papier et de jouer sur la peur »

Elle a également reçu de nombreux soutiens, de la part de personnes qui lui sont proches, mais aussi de citoyens anonymes qui voient en sa candidature quelque chose de nouveau, et parfois un espoir.

« Je pense que ma candidature envoie un message fort pour les immigrants de façon générale, mais aussi pour les femmes de la diversité »

Islamophobie

En préparant cette entrevue, j’ai fais des recherches et un petit tour également sur les médias sociaux, et j’ai pu constater que bien souvent, Eve Torres été attaquée sur son physique ou sa personne, plutôt que sur ses idées. Est-ce le fait d’être une femme en politique ? De porter en plus un foulard ?

« Le sexisme et le racisme. Les femmes en politique sont toujours attaquées sur leur physique, ce jugement physique est toujours présent, et en plus le fait que je porte un foulard, cela laisse libre court à toute forme d’insultes ».

Bien souvent lorsqu’elle partage des articles ou des réflexions sur ses réseaux sociaux, des internautes commentent directement ses publications avec des propos racistes, comme « vous n’êtes pas chez vous ici, vous ne serez jamais une québécoise ».

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Elle me parle de micro-agressions qui lui sont déjà arrivées, comme lorsqu’une de ses amies au volant oublie de mettre son clignotant pour tourner, se faisant alors insultée « rentre chez toi sale arabe ».

« L’islamophobie existe bien, socialement c’est permis de se laisser aller sur cette question  encore aujourd’hui, parce que les gens n’ont pas l’impression d’être racistes. Les femmes sont vigilantes de base à l’extérieur, mais encore plus pour les femmes racisées ».

Intégrer la diversité 

À savoir comment inclure davantage la diversité dans la société et le monde du travail, les quotas lui apparaissent comme une des solutions envisageables.

« Les quotas, c’est une solution pour intégrer les minorités visibles mais il faudrait absolument d’autres moyens, comme l’intégration en emploi marche aussi par le réseautage, il faudrait diversifier les personnes dans les sphères de réseautage, qui ont tendance à nous ressembler ».

Sur les CV ou les candidatures anonymes, la candidate de QS est plus ambiguë.

« Je suis ambiguë, car quand on regarde où tu as fait tes études on peut rapidement savoir d’où tu viens ». Mais le débat est plus profond. « Par exemple, moi je n’ai pas de problème avoir d’entrevue avec mon nom, mais quand j’arrive à l’entretien, là je vois immédiatement les visages qui changent, souvent très rapidement ».

Courageuse Eve Torres ?

« Les gens voient juste ce foulard, mais j’ai un parcours de vie atypique. J’ai toujours fait partie de la majorité (soit une femme blanche occidentale francophone), puis des années plus tard j’ai décidé de changer de religion, ce qui m’a mis en marge d’une société ».

« Mon choix personnel est devenu un enjeu politique »

Militante dans l’âme depuis toujours, elle considère que la fracture sociale dans laquelle est notre société aujourd’hui est en partie due aux médias et aux politiques.

Elle espère faire changer les choses en octobre prochain, lors des élections au Québec.

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Entrevue

Une année dans une école primaire de Lévis : une enseignante française nous fait part de son expérience

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Le système scolaire du Québec est hanté par plusieurs paradoxes. Pour essayer de trouver une explication à ce paradoxe, la rédaction de Média D a interviewé une enseignante française qui participe au programme d’échanges France – Québec, qui s’est terminé, pour elle, en juin dernier.

D’un côté, seulement 64 % des élèves québécois des écoles publiques secondaires obtiennent un diplôme après cinq ans, comme le révèle une étude de l’Institut du Québec publiée en avril 2018. D’un autre côté, selon la plupart des tests internationaux, le système éducatif québécois se compare favorablement à celui des autres provinces canadiennes et des pays de l’OCDE. Par exemple, selon l’enquête PISA 2015, la performance des élèves québécois en sciences arrive au troisième rang après celles de Singapour et du Japon.

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Une véritable globe-trotter, Madame Gros hâte de faire découvrir le monde entier aux enfants du Québec et de la France. Crédit photo: Elena Albina

Depuis août 2017, Mireille Gros, enseignante française de 20 ans d’expérience et directrice d’une école primaire de Bages, une petite commune française située au sud de la France, participe au programme d’échanges d’enseignants entre la Belle Province et La Gaule.

Durant cette année scolaire, elle a enseigné à l’école primaire Odyssée de Lévis où elle a remplacé son collègue québécois, en occupant sa maison et en utilisant sa voiture. Pendant ce temps, son homologue québécois a exercé ses fonctions d’enseignant à Bages, en habitant dans sa maison et en disposant de ses biens.

Pour cette jeune quinquagénaire, ce séjour d’une année à l’étranger était le plus long jamais effectué hors de son pays. Même si elle a déjà beaucoup voyagé en Europe, l’immersion complète dans la vie à l’américaine se distingue clairement de ses expériences précédentes. En portant toujours un regard externe sur nos forces et faiblesses, Média D lui a posé des questions sur son expérience professionnelle au Québec.

  • Quels aspects de votre expérience d’enseignante au Québec avez-vous trouvé les plus positifs et inspirants ?

Votre culture de collaboration et l’importance du travail en équipe. J’ai été très impressionnée par la présence de plusieurs spécialistes qui travaillent ensemble très fort pour assurer le développement du meilleur environnement affectif pour l’enfant, surtout ce qui concerne l’estime de soi, la confiance et les compétences sociales. Un exemple concret : durant toute l’année, trois fois par semaine, j’ai été assistée d’une technicienne en éducation spécialisée (TES) et d’une autre enseignante « libre ».

Grâce à la présence de ces deux spécialistes, j’ai obtenu plus de temps pour travailler avec les élèves en difficulté, en petits groupes de quatre à huit personnes. À la fin de l’année, j’ai remarqué que ces enfants avaient nettement progressé.

Chez nous, en France (et j’ai travaillé dans plusieurs écoles durant mon parcours d’enseignante), on n’a habituellement pas toujours un accès facile aux spécialistes de soutien, et un enseignant doit souvent se débrouiller tout seul, surtout dans les petites écoles car ces spécialistes sont regroupés dans les grandes structures.

De plus, contrairement au système français, au Québec, déjà à l’école primaire, vous avez des enseignants spécialistes en plusieurs domaines, tels que le sport, la musique et l’anglais. Cette diversité de spécialistes contribue sûrement au développement plus équilibré et polyvalent de l’élève. Comme résultat de ce type d’accompagnement, les enfants québécois sont plus forts en compétences sociales que leurs homologues français du même âge. Ceci s’illustre, entre autres, par l’aisance de vos élèves à faire une présentation devant un groupe.

Finalement, l’horaire journalier des enseignants du Québec est moins chargé que celui des enseignants français. Si au Québec, je passe 4 heures en classe avec les élèves et que je dispose d’une heure pour me préparer aux cours, en France, je dois travailler 5 h 15 par jour avec les élèves, et aucun temps pour préparer les cours n’est prévu à mon horaire.

  • Quelles sont les pratiques que vous avez trouvées plutôt contestables?

Chaque médaille a deux côtés, c’est bien connu. C’est très bien de mettre le bien-être de l’enfant au centre de la pédagogie, mais, si l’on exagère en appliquant ce principe, on risque de former un enfant-roi, dépourvu du désir d’apprendre. Dans le cas d’un conflit entre l’enseignant et l’élève, la marge de manœuvre de l’enseignant au Québec est assez limitée : chaque classe est équipée d’un bouton d’interphone sur lequel il est conseillé d’appuyer pour demander l’aide d’un TES si nécessaire (ce spécialiste devrait s’occuper d’un enfant-perturbateur à la place de l’enseignant).

Une autre contrainte à l’autonomie de l’enseignant : si les parents déposent une plainte contre un enseignant, la direction de l’école tend à prendre le parti des parents, et les syndicats restent plutôt passifs. Cette approche est différente en France, ce qui s’explique par le statut permanent des enseignants (la plupart des enseignants en France sont des fonctionnaires). Quant au directeur de l’école, il n’a pas statutairement ou réellement les moyens pour imposer une autorité, puisqu’il est subordonné à l’inspecteur de la circonscription représentant l’État. En cas de conflit grave avec entre un enseignant et une famille, c’est l’inspecteur qui prendra le problème en charge. Les syndicats sont en outre très puissants et les enseignants français n’hésitent pas à manifester leur désaccord avec le ministère et parfois celui-ci recule. Dans une situation semblable, les enseignants québécois, quoique mécontents de la situation, ne disposent pas des mêmes leviers pour pouvoir poser des gestes concrets.

  • Comment comparez-vous le niveau scolaire des élèves québécois par rapport à leurs homologues français au début de leur première année à l’école primaire ?

Contrairement aux enfants français, les enfants québécois sont moins bien préparés pour leur première année à l’école primaire : leur calligraphie est moins développée, ils font moins bien la distinction entre les sons et leur vocabulaire est moins riche. Par exemple, ils utilisent le mot « chapeau » dans tous les contextes imaginables, en ignorant les différences, jugées trop subtiles, entre « la casquette », « le képi » et « la tuque ».

Cette différence de niveau s’explique par le fait que la maternelle en France dure habituellement trois ans, tandis qu’au Québec, seulement une année. Dans cette optique, j’approuve entièrement la proposition de votre ministre de l’Éducation [Sébastien Proulx] d’implanter progressivement la maternelle dès 4 ans à l’échelle du Québec.

  • Comment trouvez-vous le niveau scolaire des élèves québécois à la fin de leur première année?

À la fin de la première année, les enfants du Québec ont dû apprendre, dans un rythme plus accéléré que leurs compères français, des bases de calligraphie, de grammaire (la construction et la transformation des phrases), de calcul et de résolution de problèmes.

Je trouve ce rythme un peu effréné, ce qui stresse trop et inutilement les parents et les élèves. Cependant, à la fin de l’année, mes élèves québécois (environ, 80 % d’entre eux) ont très bien réussi à atteindre les objectifs envisagés.

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Les enfants qui hâtent de répondre aux questions de leur enseignante. Crédit photo: Elena Albina

 

  • J’ai assisté à une de vos dernières classes, et je partage votre avis : vos élèves ont l’air motivés et démontrent une très bonne maîtrise de la matière. Comment pourriez-vous expliquer ce résultat?

Quelques raisons l’expliquent. En plus de la présence des spécialistes de soutien, qui libèrent les enseignants pour le travail en petits groupes, deux autres facteurs sont à considérer : la charge élevée des devoirs à la maison et le soutien actif des parents. Ceci contraste avec la pratique courante en France, où 99 % de la matière est enseignée en classe, et ce qui est demandé à la maison est la révision de la matière seulement; d’où le rôle moins important des parents.

Un type de progression d’apprentissage que l’enseignant applique peut aussi jouer un rôle. Dans ma pratique d’enseignement, j’emploie, depuis longtemps, une approche spiralaire, qui s’exprime dans le retour périodique des mêmes objets d’enseignement, en augmentant chaque fois la complexité des tâches à accomplir dans diverses situations. Cette façon d’enseigner la matière facilite la consolidation des connaissances acquises et diminue les risques d’oubli (qui sont plus probables en suivant une approche linéaire).

De plus, afin que les élèves puissent apprendre à résoudre des problèmes complexes en mathématiques, je leur propose de manipuler entre eux des objets avant de travailler par écrit. Grâce à l’exécution de tâches concrètes, mes élèves intériorisent mieux les concepts complexes.

 

  • Selon l’enquête de 2018 de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance du ministère de l’Éducation nationale en France, le taux de diplomation des élèves de l’école secondaire dans votre pays est à 88 %, ce qui est supérieur de 24 % à celui du Québec, d’après les données 2018 de l’Institut du Québec. Comment pourriez-vous expliquer cette différence?

 

Au début de l’année, j’ai trouvé un document laissé dans le secrétariat de mon école de Lévis, dans lequel j’ai découvert des données de l’Institut de la statistique du Québec qui m’ont profondément bouleversées : 38 % des enfants de la 1ère secondaire au Québec ont un emploi (72 % d’entre eux travaillent de 0 à 6 heures par semaine), et ce nombre grimpe à 55 % vers la 5e secondaire (27 % d’entre eux travaillent 16 heures et plus par semaine).

En France, selon la réglementation du travail, aucun jeune ne peut travailler avant l’âge de 16 ans (il y a quelques rares exceptions à cette règle). De plus, jusqu’à l’âge de 18 ans, le jeune bénéficie de règles protectrices spécifiques qui lui interdisent, entre autres, de travailler pendant la nuit (de 22 h à 6 h). Le travail intense à cet âge peut exercer un effet néfaste sur la santé et la performance scolaire des élèves québécois, malgré ses bienfaits reconnus : le développement de l’autonomie, le sens de l’organisation et la débrouillardise. Oui, c’est le choix de votre société, mais avouez-le : il entraine aussi un prix à payer.

  • Quel est le but de l’éducation?

Certains élèves répondent souvent à cette question : gagner plus d’argent, être fonctionnels dans la société, etc. Mais, moi, je pense différemment. Même avec une bonne éducation, il n’y a aucune garantie que vous allez décrocher nécessairement un jour l’emploi de vos rêves. Le but de l’éducation est moins utilitariste, mais plus global et abstrait : former la pensée de l’élève afin qu’il puisse choisir librement plus tard sa voie.

  • Quel est le rôle de l’enseignant dans ce processus?

Trouver un juste équilibre entre l’imposition de l’autorité et le laissez-faire, le béhaviorisme et le socioconstructivisme, comme on les nomme dans nos cercles pédagogiques. Mon philosophe préféré, Confucius, a dit : « Apprendre sans réfléchir est vain. Réfléchir sans apprendre est dangereux. » Bref, un bon enseignant devrait, à son tour, apprendre à jouer au funambule sur un mince filin.

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Pourquoi j’ai quitté la Tunisie pour le Québec

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Entrevue avec Riadh Marouani, originaire de la Tunisie qui a immigré à Montréal depuis quelques mois.

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