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Les écritures migrantes

La littérature s’efforce depuis toujours de se faire le visage de notre société. Aujourd’hui, ce visage s’est métissé et devient si mouvant qu’il devient tâche délicate de le saisir. Pourtant, il est essentiel que les écritures migrantes surgissent et viennent témoigner, entre les autres, de sa réalité.

Capture d’écran 2018-04-17 à 09.55.40.pngDe cette « littérature-monde » surgissent des profils d’écrivain(e)s dont lhistoire personnelle teinte les intrigues quils proposent.

Parmi eux, nommons Taiye Selasi, romancière dinfluence aux États-Unis qui promeut la conception dune identité « muli-local » (comme elle le souligne dans sa conférence TED),  basée sur lexpérience, et non (uniquement) sur le pays doù lon vient.

Elle-même originaire du Ghana et du Nigéria, elle est née en Angleterre, a étudié aux États-Unis et vit à présent à Londres. Elle explique ne se sentir appartenir à aucun pays, mais à des endroits précis de ceux-ci, où ses souvenirs ont fleuri, ses relations et ses habitudes existé.

En 2014, elle publiait chez Gallimard le bouleversant Ravissement des Innocents, qui raconte lhistoire dune famille dimmigrants, installée aux États-Unis, dont les aventures vont aborder notamment les thèmes du départ, de lamour et de lidentité.

Une lecture puissante qui traverse des sujets toujours intemporels, entre conquête de linconnu et nostalgie du passé, en passant par les déchirements familiaux et lappropriation dune identité sociale.

Capture d’écran 2018-04-17 à 09.55.52.pngRajoutons deux exemples à ces écritures migrantes avec, dabord, le très bien écrit Il nous faut de nouveaux noms de Noviolet Bulawayo, épopée emportée par la voix de Chérie, jeune zimbabwéenne, née dans un bidonville, exilée aux États-Unis. Roman brutal aux yeux denfant traitant du désir dailleurs et de la nostalgie du pays.

Enfin, à lire absolument, par seul plaisir dune littérature inspirée : Petit Pays, lauréat 2016 du prix Goncourt des lycéens, écrit par Gael Faye.

Premier livre du rappeur et slameur burundais décrivant avec sensibilité lenfance mouvementée du jeune Gaby sur fond du conflit célèbre et désastreux entre les Tutsis et les Hutus.

Bientôt à Montréal à loccasion dun concert pendant les Francofolies, Gael Faye livrera ses textes mélancoliques sur scène… à découvrir  !

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Selon larticle de Ching Selao, En finir avec les écritures migrantes ? reprenant Les passages obligés de l’écriture migrante de Simon Harel, on constate que « lengouement pour les déplacements et les déambulations associées aux écritures migrantes a effectivement évacué la notion de lieu, comme si le migrant, dans sa perpétuelle errance, nallait nulle part, ne venait de nulle part et nhabitait nulle part, alors quil vit bel et bien ici, même sil est incessamment renvoyé à un ailleurs dans lequel il est le plus souvent enfermé ».  

Lhéritage de ces écritures permet de créer une nouvelle réalité à ceux qui en sont les acteurs, écrivains ou lecteurs.

À force dhabiter le monde de leurs propres mots, les écritures migrantes contribuent au développement d’échanges culturels dont la porosité est nécessaire si lon souhaite continuer à entretenir une idéologie égalitaire, du moins, vraisemblable.  

Entrevue

Un livre pour raconter la générosité des Autochtones

Ginette Moreau est orthopédagogue à la Commission scolaire Val-des-Cerfs. Sa carrière d’enseignante l’a amené à vivre pendant une dizaine d’années dans le Grand Nord-du-Québec dans les communautés cries et autochtones. Elle publiera cette année un livre pour enfants ayant comme trame de fond la culture autochtone. Rencontre avec une grande passionnée des cultures autochtones.

Média D :  Vous allez publier cette année un livre pour enfants.  Quel est le contenu de cette œuvre ?

G. Moreau
Ginette Moreau

Ginette M. : J’ai vécu dix ans dans le Grand Nord dans la communauté de Chisasibi où j’ai enseigné. Lors de la dernière année, il est arrivé une aventure à moi et à ma famille. Nous avions demandé à Bobby, un ami chasseur, de nous amener à Grande-Baleine puisqu’on savait qu’il y avait un grand rassemblement là-bas chaque année. Au cours de l’expédition, on a arrêté sur l’île du Cap John puisque le vent et les vagues se sont levés. Lors de notre arrêt, mon fils Vincent, alors âgé de 4 ans, a perdu sa peluche à laquelle il tenait comme la prunelle de ses yeux. Nous sommes finalement revenus à la maison, sans avoir été à Grande-Baleine, mais on n’avait pas retrouvé la peluche malgré nos recherches.

Mon ex-mari est retourné sur cette île quelques semaines plus tard, mais il était revenu bredouille puisqu’il ne l’avait pas retrouvé. On pensait que tout était fini et qu’il fallait passer à autre chose, car ce sont des choses qui arrivent dans la vie. Puis, on a eu des nouvelles de la peluche. On a su que des Inuits l’avaient retrouvé et que quelqu’un l’avait en sa possession à Grande-Baleine, mais on n’avait aucun détail et l’on ne savait pas qui c’était. Un moment donné, un couple qui était venu dans notre communauté pour des funérailles s’est présenté au restaurant où travaillait mon ex-mari pour lui remettre la peluche. Donc, le livre raconte cette histoire-là, je trouvais ça important de la raconter puisque c’est une histoire de chaîne de solidarité entre diverses communautés.

Média D : Votre livre s’adresse principalement pour les enfants de 3 à 8 ans. Pourquoi ?

Ginette M. : C’est une histoire à laquelle les enfants vont s’identifier facilement. À cet âge-là, on a tous eu une peluche, un petit objet qui était super important. Je crois que les enfants vont pouvoir s’identifier autant aux deux personnages principaux qui sont mon fils et sa peluche. Le livre est également un outil qu’on peut utiliser comme éveil à la lecture. J’ai fait mon livre pour que les enseignants de maternelle et de premières années puissent y avoir recours. De plus, les parents pourront l’utiliser comme histoire avant le dodo. Et je veux aussi sensibiliser les jeunes aux cultures autochtones, à l’entraide, à la solidarité et au respect entre les peuples.

Média D : Vous avez vécu une dizaine d’années dans le Nord-du-Québec. Qu’est-ce que vous avez retenu sur les cultures autochtones ?

Ginette M. : J’ai vu que l’humour est très présent dans leur culture comme c’est le cas dans la culture québécoise. Les deux cultures se rejoignent beaucoup en ce sens. Mais ce sont aussi des personnes très généreuses puisqu’elles n’ont pas peur de donner. Par ailleurs, ces peuples ont développé une très grande résistance au froid à cause de leurs conditions climatiques assez extrêmes. C’était un peu comme de superhéros pour moi puisqu’ils ont acquis beaucoup de connaissances de leur territoire et sur la pêche, la chasse et la survie en conditions extrêmes. Moi, je n’aurais pas pu survivre si jamais je m’étais retrouvée seule et abandonnée au beau milieu de leur territoire. Eux savent comment survivre.

Média D : La trame de fond de l’histoire de votre livre est axée sur les cultures autochtones. Comment réussit-on à aborder celles-ci dans toute leur richesse alors qu’on la perçoit  forcément d’un œil extérieur ?

Ginette M. : C’est justement une question que je me suis posée. C’est sûr que mon histoire a été racontée d’un point de vue allochtone, de non-autochtone.  Mais je l’ai écrite avec beaucoup d’admiration, de respect et d’amour et j’espère que cela va se ressentir quand on va la lire. Je ne sais pas trop si ça va se remarquer puisqu’on a dû limiter les textes pour répondre aux spécifications techniques du format. Je n’ai pas pu parler autant que je l’aurais voulu de la culture autochtone, mais j’espère que mon admiration que j’ai pour les autochtones va se ressentir dans le livre.

Média D : Que voudriez-vous que les gens retiennent de votre livre et des personnes autochtones ?

Ginette M. : Les personnes autochtones sont des personnes avec de belles valeurs et qui ont réussi à survivre à leurs conditions climatiques par l’entraide et la solidarité. Ce sont aussi des personnes méconnues qui méritent d’être connues et avec qui l’on peut créer des liens d’amitié.

En ce qui concerne mon livre, c’est une histoire universelle et que ça aurait pu être l’inverse, soit qu’une personne autochtone retrouve un objet précieux après l’avoir perdu. Mon livre porte, en quelque sorte, sur les plus belles qualités que l’être humain peut avoir. Ça démontre que les gens de cœur se rejoignent et se reconnaissent entre eux.


Le livre de Ginette Moreau sera publié d’ici la fin de la présente année par la maison d’édition, les Éditions du Soleil de midi. Celle-ci a d’ailleurs déjà traité des thèmes autochtones lors d’anciennes publications. Son lancement devrait se dérouler au cours de l’automne.