Élections Québec 2018

« J’ai envie de changer la réalité des personnes issues de l’immigration » – 5 questions à Rabah Moulla

Entrevue en 5 questions avec Rabah Moulla, candidat dans la circonscription de Chomedey pour Québec Solidaire (QS).

1 – En quoi votre parcours fait de vous un bon candidat ?

Cela fait trente ans que je milite pour la justice sociale, les libertés démocratiques, les droits des femmes et des minorités et pour la solidarité entre les peuples du monde. À mon arrivée au Québec il y a 12 ans, je n’avais pas tardé à m’impliquer dans la vie politique québécoise. Je suis allé m’exprimer devant la commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables. Dès 2008, j’ai commencé à fréquenter les milieux progressistes. Je participais régulièrement aux cercles citoyens organisés notamment autour des enjeux du programme de QS, que j’ai officiellement rejoint en 2010.

Durant mes années Québec (2006-2015), j’ai participé à de nombreuses manifestations et luttes sociales (Solidarité avec le printemps arabe, Printemps érable, Solidarité avec Gaza, Solidarité avec Radio-Canada, Mouvement des profs, Marche contre la charte des valeurs du PQ…). J’ai aussi été, pendant des années, membre du comité de formation régional de QS et au niveau national, membre de la commission Intégration.

Depuis mon installation à Laval, je m’intéresse à l’intégration des immigrantes et des immigrants.

Je veux contribuer à améliorer les conditions de reconnaissance des diplômes obtenus à l’étranger, lutter contre les discriminations dont les immigrants peuvent être victimes.

Je veux également contribuer à rapprocher ces derniers de la Majorité pour un meilleur vivre ensemble. En mars 2017, après la tuerie de Sainte-FOY, avec des amis d’obédiences diverses, nous avons lancé un appel aux partis politiques pour s’entendre, sans partisannerie, sur les questions de laïcité et des accommodements comme ils avaient pu le faire sur le projet de loi « Mourir dans la dignité ». Notre appel avait été signé par des centaines de personnes de divers horizons et notamment par Gerard Bouchard, commissaire de la Commission Bouchard-Taylor.

Vous aurez sans doute compris les raisons pour lesquelles j’ai décidé de me présenter aux élections et particulièrement à Chomedey où la majorité de la population est issue de l’immigration (première et deuxième génération). Parce que je connais tous les dossiers liés à l’immigration, à la pauvreté et aux inégalités sociales, que je suis une personne engagée en politique depuis longtemps et que j’ai à cœur la défense du bien commun, des services publics et du vivre ensemble, je pense être un bon candidat. Bref, mon parcours est balisé par des valeurs que Québec solidaire a érigé en programme politique et en proposition de projet de société !

2 – Quelle est votre définition de la « Diversité » ?

La diversité est un concept qui renvoie à celui de l’inclusion. Ce qui me fait penser à une réflexion de Victor Hugo comme quoi « le propre de la solidarité, c’est de ne point admettre d’exclusion ». Aussi, à Québec solidaire, l’inclusion est le socle de toutes nos propositions !

La diversité, c’est la liberté de vivre toutes les mixités possibles. Dans le quotidien de toutes et tous, c’est d’avoir la possibilité d’aller manger indien, un bon couscous ou une poutine dans le même quartier où l’on habite. La diversité, c’est de rentrer le soir chez soi et de trouver dans son sous-sol son fils ou sa fille s’amuser avec ses amis, une québécoise de souche, un jeune d’origine colombienne et un autre d’origine haïtienne… La diversité, c’est, dans un défilé de la fierté, de découvrir des personnes d’origines diverses, y compris de pays où l’homosexualité est encore punie par la loi.

La diversité, c’est aussi de regarder la télévision et de constater que les personnes qui y défilent ressemblent à celles qu’on rencontre tous les jours en allant faire son épicerie ou en montant dans un autobus; c’est de regarder des films québécois et de voir des personnages joués par des Noirs, des Latinos, des Asiatiques. C’est d’apprendre que dans les Conseils d’administration des entreprises, il n’y a pas uniquement des hommes blancs. La diversité, c’est également une mixité sociale qui assure aux personnes économiquement défavorisées la fréquentation des mêmes écoles, cégeps ou universités que les plus fortunés de notre société.

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3 – Quel est le dossier ou l’enjeu le plus important pour vous ?

Il y en a plusieurs, mais à Chomedey, j’ai envie de contribuer à changer la réalité des personnes issues de l’immigration. Cela passe par l’amélioration de leurs conditions de vie et de leurs représentations dans les organismes et les centres de décision. Dans le paysage médiatique et culturel du Québec, aussi.

Je m’engage à lutter contre la pauvreté et à ce titre, malgré la conjoncture économique favorable, il faut admettre qu’il y a plusieurs ilots de pauvreté à Chomedey. En plus, je veux déconstruire le mythe qui fait du parti libéral, le parti des immigrants, rien n’est plus faux. Et il faut comprendre que ces enjeux sont liés, car les libéraux considèrent les personnes issues de l’immigration comme une clientèle captive.

4 – Quelle place occupe la diversité aujourd’hui dans la société, et particulièrement en politique ?

Si vous circulez dans les quartiers de Chomedey, de Laval ou de Montréal, la diversité est partout. À tel point qu’une personne comme moi, qui a grandi à l’étranger, se sent vite appartenir à la société d’accueil qu’est le Québec.

En politique, s’il est positif de constater le grand nombre de candidatures issues des minorités visibles ou sexuelles, force est de constater que beaucoup d’entre-elles ne siégeront pas à l’Assemblée nationale, car elles ne sont pas habituellement placées dans des circonscriptions gagnables. Mais c’est un début !

Par ailleurs, on constate que le Parti libéral qui prétend être le parti qui protège le mieux les minorités, ne fait pas grand-chose pour améliorer leurs conditions de vie, ni pour juguler les préjugés dont ils sont encore l’objet. Cela fait plus de dix ans que les questions des signes religieux et des accommodements raisonnables reviennent dans les campagnes électorales… cela parce que les gouvernements libéraux successifs n’ont pas agi.

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5 – En terminant, comment et qu’est ce qui pourrait être amélioré pour une meilleure inclusion et intégration de la diversité au Québec ? 

Il y a au Québec, depuis l’an 2000, une loi dite loi sur l’accès à l’égalité en emploi dans les organismes publics qui les oblige d’atteindre, au niveau de leurs effectifs et selon les corps d’emplois, une représentation pour cinq groupes de la population, incluant les minorités visibles et ethniques.

La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse est chargée de vérifier les dispositions prises par ces organismes pour atteindre leurs cibles. En 2016, et à Montréal, seuls deux organismes publics les ont atteintes, la STM et l’hôpital juif. Le gouvernement n’a pas agi !

Pire, en 2017, on apprenait par Amir Khadir que les personnes issues de minorités visibles constituent moins de 2 % des 400 à 500 nominations faites par le Conseil exécutif. À Québec solidaire, nous proposons d’élargir le champ d’application de cette loi aux organismes parapublics et de donner plus de pouvoir à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse. Nous proposons aussi d’appliquer un taux d’embauche strict de 25% de personnes issues des minorités visibles et ethniques, à tout le secteur public, jusqu’à l’atteinte de la cible de 18% de représentativité des minorités ethnoculturelles. 

Nous proposons également de doubler les budgets dédiés aux missions de francisation et d’intégration du personnel de gouvernement. Par ailleurs, les médias, les arts et la culture devraient s’ouvrir davantage et représenter la diversité de notre population québécoise. Ces propositions sont un moyen pour établir une équité et renforcer le sentiment d’appartenance à la société québécoise des minorités culturelles et ethniques. C’est ainsi qu’on évitera, à l’avenir, les polémiques telles que celles vécues cet été autour des spectacles SLAV et Kanata de Robert Lepage.

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Élections Québec 2018

« La diversité est l’une des plus grandes forces de notre société » – 5 questions à Mohammed Barhone

Entrevue en 5 questions avec Mohammed Barhone, candidat dans la circonscription de Taillon pour le Parti Libéral du Québec (PLQ).

1 – En quoi votre parcours fait de vous un bon candidat ? 

D’origine marocaine, à mon arrivé au Québec, j’ai dû, comme tout immigrant, faire face aux défis de l’intégration. Pour y parvenir, j’ai choisi l’implication sociocommunautaire : rencontrer des citoyens engagés et passionnés, en apprendre sur les enjeux qui touchent nos communautés et travailler fort pour améliorer la vie des gens d’ici m’a permis de trouver ma place dans ce Québec qui est maintenant mon chez-moi. Du logement social, au soutien à la famille, en passant par le développement durable et l’engagement citoyen, j’ai une expérience solide et variée. Par-dessus tout, j’ai appris à bien connaitre les Québécoises et les Québécois, dont je suis désormais fier de faire partie, leurs enjeux, leurs préoccupations et leurs espoirs. 

C’est ce parcours, proche des gens et de leur réalité, qui fait de moi le bon candidat pour Taillon. 

2 – Quelle est votre définition de la « Diversité » ? 

La diversité est l’une des plus grandes forces de notre société. La diversité est la porte ouverte du Québec aux gens du monde entier qui souhaite faire leur vie dans notre province et y contribuer. La diversité est la richesse des échanges entre personnes de différents horizons, qui fait du Québec un haut lieu de créativité, d’innovation et de dialogue entre les peuples. La diversité est le fer de lance de notre économie, qui s’enrichit de l’immigration et qui fait du Québec une société plus prospère pour tous. La diversité enseigne à nos enfants la tolérance, l’ouverture sur le monde et l’empathie, nonobstant nos différences. 

En bref, la diversité, qui existe dans notre société depuis ses tous débuts, est au cœur de notre identité en tant que Québécois et Canadiens et fait notre force; et je suis convaincu que tous les Québécois, issus de l’immigration ou pas, le savent également.

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3 – Quel est le dossier ou l’enjeu le plus important pour vous ? 

L’engagement citoyen est ce qui motive mon implication depuis toutes ces années. Il s’agit, certes, d’un enjeu vaste, mais ô combien important. Une société démocratique comme la nôtre repose sur une participation vigoureuse de la population, en politique, oui, mais aussi dans tous les aspects de la vie communautaire, culturelle, sociale et civique. Or, on constate, particulièrement chez les jeunes, une augmentation du décrochage citoyen, du désintérêt politique et du cynisme, combinée à une montée du populisme. Le Québec, hélas, n’est pas épargnée. 

Si je suis élu, je veux redynamiser la vie citoyenne et l’implication des individus dans leurs communautés.

Cela commence par aller VOTER, un point de départ incontournable. Ensuite, il s’agit de mobiliser les gens autour d’enjeux qui les touchent de près et poursuivre des objectifs concrets et atteignables : avec un travail collectif rigoureux, nous sommes capables, je le sais, de résoudre nos problèmes d’intégration des immigrants, d’accès aux soins de santé pour certaines populations, de décrochage scolaire chez les jeunes. 

Le pouvoir d’un simple citoyen est déjà énorme; en tant qu’élu, l’une de mes priorités sera d’aider nos communautés à développer ce potentiel d’action à tous les niveaux. La démocratie a besoin de plus de citoyens engagés !

4 – Quelle place occupe la diversité aujourd’hui dans la société, et particulièrement en politique ? 

Il y a là, il me semble, une certaine dichotomie. 

D’une part, la société québécoise n’a jamais été aussi diversifiée qu’elle ne l’est aujourd’hui. Les nombreuses communautés culturelles du Québec ont des racines profondes dans cette province, tant à Montréal qu’en régions, et sont globalement bien intégrées et acceptées, même si on peut toujours faire mieux. 

Or, d’une autre part, le ton politique au sujet de la diversité a beaucoup changé récemment. Certains élus émettent des commentaires qui tendent à stigmatiser les Québécois issus de l’immigration; d’autres appellent à la réduction de l’immigration, invoquant des peurs non-fondées et ignorant purement et simplement les bénéfices de l’immigration pour le Québec; enfin, certains proposent tout bonnement de demander au fédéral d’expulser les immigrants qui n’atteindraient pas certains objectifs d’intégration (l’intégration c’est difficile et c’est long!), une mesure qui me semble excessive et cruelle. Paradoxalement, les Québécois issus de la diversité demeurent peu représentés en politique, et beaucoup d’entre eux ne votent pas. Le rôle d’un Québécois comme moi, issu de l’immigration et qui fait le saut en politique, sera donc, entre autres, de faire le pont entre les communautés culturelles, qui ne sont pas assez entendues, et la classe politique, parmi laquelle certains élus n’écoutent pas assez. 

Par mon engagement politique, je compte ainsi contribuer à une société québécoise plus juste, prospère et harmonieuse pour toutes et tous.

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5 – En terminant, comment et qu’est ce qui pourrait être amélioré pour une meilleure inclusion et intégration de la diversité au Québec ?

Les défis des Québécois issus de la diversité sont nombreux et complexes. Le principal vecteur d’intégration reste l’emploi : si le taux de chômage est à son plus bas au Québec depuis des décennies, grâce au bon travail du gouvernement libéral, il reste encore du travail à faire au niveau de la reconnaissance des diplômes.

Deuxièmement, il y a la question du développement et de la réussite de nos jeunes, qui sont les ambassadeurs de la diversité québécoise de demain, mais aussi d’aujourd’hui. Les jeunes issus de communautés culturelles demeurent davantage touchés par le décrochage scolaire, les démêlés avec la justice et d’autres problèmes sociaux. Une participation concertée de la famille et de la communauté pour assurer le bien-être et la réussite de chaque jeune est essentielle; pour ma part, en tant qu’élu, je ferai tout pour soutenir le développement de nos jeunes : les mesures possibles, comme des bourses, des programmes de mentorat ou des activités culturelles et sportives, sont nombreuses. 

Finalement, un défi important à une meilleure inclusion de la diversité au Québec est la question de la visibilité et la représentativité des communautés culturelles dans les sphères publiques. 

Il importe que les différentes communautés de la diversité québécoise s’affirment davantage et tissent des liens plus étroits avec le reste de la société québécoise. En effet, nous partageons beaucoup des mêmes défis, et il y a plus qui nous rassemble que nous différencie : nous devons mettre l’accent là-dessus.

Actualités

Vers un droit de vote pour les immigrants lors des élections municipales à Montréal ?

C’est l’une des neuf recommandations d’un rapport du Conseil Interculturel de Montréal (CIM) déposé à la Ville de Montréal il y a quelques jours, dans lequel le Conseil souhaite que tous les résidents de la métropole, peu importe leur statut, puissent voter lors des élections municipales.

« En ayant ce droit de vote acquis, les communautés multiculturelles participeraient d’autant plus à la vie politique, économique et sociale de la métropole »

Le Conseil, dont le mandat est d’aider la ville à mieux intégrer les personnes issues de la diversité, s’est attardé longuement sur les limites auxquelles font face les immigrants en matière de participation citoyenne.

« Considérant l’augmentation du ratio de résident.e.s permanent.e.s et résident.e.s temporaires depuis le milieu des années 2000 […] il est important d’interroger les déterminants de leur appartenance à la ville et leurs modalités de participation pour envisager des manières concrètes et actuelles d’encourager celle-ci ».

Ainsi, l’organisme souhaite que la Ville de Montréal donne le droit de vote à tout le monde lors des scrutins municipaux, un droit qui est pour l’heure réservé uniquement aux citoyens canadiens.

Vers une consultation publique ?

Le Conseil suggère de mettre sur pied une consultation publique pour prendre le poul de la population montréalaise. Du côté de la mairesse de Montréal, Valérie Plante, on indique prendre au sérieux ce rapport mais se laisser un peu de temps avant de le commenter.

Pour rappel, la mairesse de Montréal et son parti, Projet Montréal, avait fait de l’idée d’élargir le statut d’électeur une de ses mesures en campagne électorale, et proposait d’offrir à chaque personne immigrante demeurant depuis plus de 12 mois sur le territoire de Montréal un droit de votre lors des élections municipales.

Parmi les autres recommandations on retrouve par exemple l’instauration de budgets participatifs dans les arrondissements, l’instauration de parrainages professionnels entre élus et personnes issues de la diversité, ou encore l’établissement d’une clause d’impact diversité.

Élections Québec 2018

Notre couverture des élections au Québec

Le grand jour arrive à grands pas, le 1er octobre prochain les Québecois seront appelés aux urnes pour élire leurs prochains députés, et on connaîtra dans la foulée le nouveau premier ministre du Québec. Qui du Parti Libéral du Québec (PLQ), de la Coalition Avenir Québec (CAQ) , du Parti Québecois (PQ) ou de Québec Solidaire (QS) l’emportera ?

La question de la diversité semble être cette année un des enjeux forts de cette campagne électorale, c’est pourquoi nous allons offrir une tribune à chaque candidat qui représente une forme de diversité lors ces élections.

Tous les candidats reliés à la diversité ont été contactés ou sont en voit de l’être pour répondre à nos questions. Chaque jour nous allons vous présenter une ou plusieurs entrevue(s) de candidat.

Si certains n’apparaissent pas sur notre plateforme, c’est qu’ils n’ont pas retourné nos demandes d’entrevues ou bien ont refusé nos demandes.

Média D s’engage à un traitement le plus juste, équitable et neutre possible entre tous les candidats et tous les partis politiques.

Entrevue

« On peut difficilement accepter que quelque part dans le monde des gens soient emprisonnés pour leurs opinions » – Entrevue avec Stéphane Bergeron

Le Parti Québécois (PQ) et le député de Verchères Stéphane Bergeron militent depuis de nombreuses années pour la libération de Raïf Badawi, en organisant notamment des vigiles silencieuses à son intention, près de l’Assemblée nationale du Québec, ou encore devant l’Hôtel de ville de Sherbrooke.

Grâce à leur prise de position, Raïf Badawi a notamment obtenu un Certificat de Sélection du Québec (CSQ), et le gouvernement du Québec a pu faire pression sur Ottawa pour qu’il lui octroie la citoyenneté canadienne.

Ancien porte-parole du PQ en matière de Relations internationales notamment, on a pu s’entretenir avec lui pour parler du dossier de Raïf Badawi et des tensions actuelles entre le Canada et l’Arabie saoudite.

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Raïf Badawi

Pour bien nous situer, pouvez-vous nous raconter, brièvement, qui est Raïf Badawi et ce qu’il lui est arrivé ?

Il est un blogueur Saoudien qui a eu, je dirais, le malheur de simplement remettre en question un certain nombre de façons de faire, en Arabie saoudite, et de le faire publiquement, ce qui lui a valu d’être condamné à 10 ans d’emprisonnement et à 1000 coups de fouet. Jusqu’à présent, il en est déjà à quelques années d’emprisonnement, et on lui a administré 50 coups de fouet; il en reste donc théoriquement 950 à recevoir.

Sauf que, sa santé a décliné considérablement après la première séance de 50 coups de fouet, alors les autorités saoudiennes n’ont pas récidivé depuis, mais n’ont jamais indiqué que la peine du fouet avait été commuée; donc, techniquement, cette peine est toujours pendante, et il est toujours susceptible de recevoir d’autres coups de fouet jusqu’à ce qu’il soit éventuellement libéré.

Qu’est-ce que cela implique qu’on emprisonne Raïf Badawi pour une question d’opinion, au niveau de la liberté d’expression et des droits de l’homme dans le monde ?

On peut difficilement, comme citoyen d’une démocratie, ou qui repose en grande partie sur le principe de droits de la personne, accepter que quelque part dans le monde des gens soient emprisonnés pour leurs opinions et pour les avoir simplement exprimés; non seulement emprisonnés, mais également condamnés à des châtiments physiques sévères, voire à la peine de mort. Or, il faut reconnaître que malheureusement, c’est encore le lot d’une partie importante de l’humanité que de vivre dans des conditions sur le plan des droits humains totalement inacceptables. Alors, le moins qu’on puisse faire en tant que citoyens qui avons le privilège de vivre dans une démocratie, c’est de faire en sorte de plaider pour ceux qui ne peuvent pas le faire, de ceux dont on a muselé la voix, et de faire en sorte d’améliorer la situation des droits humains à l’extérieur de nos frontières.

Le cas particulier de Raif Badawi interpelle en particulier le Québec et le Canada, du fait que sa femme et ses enfants habitent au Québec, à Sherbrooke.

Ils ont obtenu récemment la citoyenneté canadienne et on a fait de Raif Badawi un citoyen d’honneur de Montréal et de Sherbrooke. On a demandé au gouvernement fédéral qu’il octroie la citoyenneté canadienne à Raif Badawi. 

Si Raïf Badawi avait la double citoyenneté canado-saoudienne, ça donnerait un levier au gouvernement canadien pour mettre de la pression sur le gouvernement saoudien.

Comme il n’est pas citoyen canadien, ça enlève un moyen de pression important pour le gouvernement canadien. Je m’étonne encore aujourd’hui que le gouvernement fédéral n’ait pas octroyé la citoyenneté canadienne à Raif Badawi, histoire de faciliter les pressions, démarches, procédures, et représentations, auprès de l’état saoudien pour faire en sorte d’accélérer sa libération.

Parce qu’entre-temps, ce qui est totalement inacceptable, c’est que ses enfants grandissent loin de lui, pendant qu’il croupit dans une prison saoudienne. Je peux vous dire que les conditions d’incarcération en Arabie saoudite figurent parmi les pires qui puissent être observées partout à travers le monde.

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En tant que pays démocratique, quelles sont les solutions que l’on peut mettre en place pour faire cesser des choses telles que la flagellation ou les condamnations pour apostasie dans des pays éloignés comme l’Arabie Saoudite ?

Officiellement en Arabie Saoudite, il n’existe pas d’autres religions autorisées que l’islam. Il est impossible pour un musulman, sous peine de mort, de renier sa foi et d’adopter, d’embrasser une autre confession religieuse. Évidemment, c’est une violation flagrante des droits humains que cette négation de la liberté de conscience. Et, c’est la raison pour laquelle, lorsqu’on a un cas comme celui de Raïf Badawi, c’est le devoir élémentaire de tout état démocratique que de déployer énormément d’énergie – surtout dans le cas du Canada, où la femme et les enfants de cet homme habitent le territoire canadien, ou québécois, plus précisément, et sont citoyens canadiens –; il y a comme une responsabilité morale supplémentaire de la part de l’état canadien de déployer tous les efforts requis pour assurer sa libération.

Lors de l’étude des crédits du ministère des Relations internationales du Québec, j’ai demandé expressément à la ministre des Relations internationales, Madame Christine St-Pierre, si elle avait eu d’autres communications avec le gouvernement fédéral sur la citoyenneté canadienne de Raif Badawi; et, elle n’a eu d’autre choix que de me répondre que c’était « pas de son pas d’image » de la part du gouvernement fédéral. Donc, c’est totalement inacceptable.

D’autant plus que Justin Trudeau, l’actuel premier ministre du Canada, à l’époque où il était le chef de l’opposition officielle, avait pris des engagements formels à cet effet auprès de madame Ensaf Haidar, la femme de Raïf Badawi.

Au niveau international, il y a eu des pressions des États-Unis, de l’Union Européenne, du Canada, et d’autres pays de l’ONU. Quelle a été la réponse de l’Arabie saoudite ?

L’Arabie saoudite est un régime un peu particulier; à l’époque où j’étais député fédéral, je me suis rendu à deux reprises en Arabie saoudite, dans le dossier William Samson, dont une fois où j’ai eu l’occasion de le rencontrer en personne, alors qu’il était dans un état physique absolument pitoyable. La position que, moi, j’ai adopté dans le cas de William Samson, c’était de tâcher, le plus possible, de minimiser au maximum la couverture médiatique en occident de son cas. Pourquoi ? Le régime saoudien repose sur un fragile équilibre entre la tendance wahhabiste, qui est une tendance islamique très conservatrice, ayant accepté, dans un pacte historique datant des années 30, de maintenir sur le trône la famille royale saoudienne, en échange de la prééminence de la tendance wahhabiste dans le pays.

Cela fait en sorte que l’occident est considéré comme « dégénéré » par rapport aux préceptes très conservateurs de l’islam, et vu comme une menace voire comme un adversaire de l’islam conservateur. Or, comme vous le savez, l’Arabie saoudite est un allié étroit de l’occident dans le monde. Donc, comment réconcilier ces deux positions-là ? Alors, on réconcilie cette position-là en essayant de sauver la face : la tendance wahhabiste fait mine de ne pas voir que le régime saoudien est proche des nations occidentales, et en échange le régime saoudien fait mine de ne pas être proche des nations occidentales; ce qui n’est pas le cas, comme vous le savez.

Dans le cas de William Samson, qui avait la double citoyenneté canadienne et britannique, il y avait également un certain nombre d’autres Britanniques et un Belge impliqués; donc, la libération de tout ce beau monde, il ne fallait pas que ça ait l’air le fruit de pressions exercées en occident. On devait minimiser l’impact médiatique. L’essentiel de l’histoire de William Samson a été connu après coup, bien que les médias canadiens en aient fait état, un petit peu avant sa libération. On cherchait à faire en sorte qu’il y ait le moins d’attention médiatique possible, dans le cas de William Samson.

Lorsque, pour céder aux pressions des nations occidentales, le régime saoudien libère des Occidentaux qui sont emprisonnés dans ses geôles, il doit le faire de façon très discrète, pour ne pas avoir l’air de céder aux pressions des nations occidentales.

Dans le cas de William Samson, nous avons tout fait, et l’essentiel de nos démarches ont été faites de façon méconnues du public. De telle sorte, justement, que sa libération n’ait pas l’air d’une compromission de la part du régime saoudien à l’égard des nations occidentales.

La femme de Raïf Badawi, qui est elle-même saoudienne, connaît le régime et elle a choisi de rendre la situation de Raïf très publique. Je pense qu’il faut respecter ce choix, dans cette décision qu’a prise Madame Ensaf Haidar de rendre publique la situation de son mari; et, donc, on a procédé dans cet esprit, car Raïf Badawi est seulement citoyen saoudien. C’est sûr que s’il n’y avait pas cette démarche de faite, personne dans le monde n’aurait été au courant de la situation de Raïf Badawi. Donc, c’est ce qui explique qu’il y ait cette couverture médiatique dans son cas, qu’on a essayé de minimiser, dans le cas d’un homme comme William Samson.

Le PQ milite pour la libération de Raïf Badawi depuis de nombreuses années. Vous avez notamment organisé des vigiles en son honneur. Pouvez-vous nous raconter comment ça se passe durant ces vigiles ?

Ce sont des vigiles silencieuses, où on porte des images de Raïf Badawi silencieusement pendant un certain temps. Évidemment, on se retrouve; les gens qui participent à la vigile, que ce soit à l’Assemblée nationale, ou à Sherbrooke devant l’hôtel de ville, ou ailleurs au Québec, se retrouvent; évidemment, se font des accolades, en solidarité avec Raïf Badawi; mais, rapidement, on prend une posture silencieuse, avec des images de Raïf Badawi.

Je pense que c’est en respect pour non seulement Raïf Badawi et la situation qu’il vit, mais aussi, pour toutes ces personnes infortunées qui croupissent dans des geôles partout à travers le monde; et, nous sommes ici pour le privilège que nous avons de vivre dans une démocratie et d’en être les seuls porte-voix.

Vous avez reproché au Parti Libéral son inaction dans le dossier Badawi auprès du gouvernement fédéral. Quelles actions compte poser le Parti Québécois s’il est élu pour continuer sa lutte pour la libération de Raïf Badawi ?

Je pense que ce que le gouvernement du Québec devait faire – et il l’a fait justement, à la suite des pressions du Parti québécois – c’était de décerner un certificat de sélection à Raïf Badawi. La façon dont ça fonctionne selon l’entente Collins-Couture, qui a été signée sous un gouvernement du Parti québécois, le gouvernement de René Lévesque, avec le gouvernement fédéral, c’est que le gouvernement du Québec doit présélectionner ses immigrants.

La seule chose que pouvait faire le gouvernement du Québec pour accélérer les procédures d’immigration de Raïf Badawi au Québec et l’octroi de sa citoyenneté, c’était de décerner un certificat de sélection, ce que le gouvernement a fait.

Par contre, depuis que le gouvernement du Québec a émis ce certificat de sélection, il n’y a à peu près plus rien qui se fait; c’est d’ailleurs ce dont je voulais m’assurer lors de l’étude des crédits du ministère des Relations internationales, en posant un certain nombre de questions à la ministre des Relations internationales; puis, ce que j’ai compris, c’est qu’on n’a pas eu de réponse du gouvernement fédéral sur la question de la citoyenneté, et ça semblait s’arrêter là. Mais non, il ne faut pas que ça s’arrête là, il faut qu’on multiplie les pressions, il faut que le premier ministre prenne le téléphone, lorsqu’il a l’occasion de rencontrer officiellement le premier ministre du Canada, de toujours et continuellement lui parler du dossier de Raïf Badawi; or, on a l’impression qu’ils en ont parlé à un moment donné, et depuis c’est «plus de son plus d’image » de la part de Québec non plus.

Alors, moi je pense que le gouvernement du Québec ne peut pas simplement s’asseoir sur le fait du geste qu’il a posé, c’est-à-dire émettre le certificat de sélection, puis après ça ne plus rien faire. Il faut poursuivre les démarches et les pressions auprès du gouvernement fédéral, d’autant que Justin Trudeau a pris des engagements formels à l’égard de l’épouse de Raif Badawi, et on s’attend à ce qu’il livre la marchandise, ce qu’il n’a jamais fait depuis bientôt quatre ans qu’il est au pouvoir. Il a une obligation, ne serait-ce que, au-delà des considérations morales, en fonction de la parole donnée, qui devrait l’amener à défendre un homme comme Raïf Badawi; et, si la parole d’un premier ministre vaut encore quelque chose, il a l’obligation de tout faire ce qu’il peut faire pour assurer la libération de Raif Badawi, dont au premier chef, de lui octroyer la citoyenneté canadienne, ce qu’il n’a pas encore fait, de façon totalement incompréhensible.

Si vous permettez, je me permets une parenthèse ici, là; vous vous souvenez qu’au début de son mandat, contre toute attente, Justin Trudeau a décidé de vendre des chars canadiens, d’autoriser la vente de chars canadiens à l’Arabie-Saoudite, en prétextant que ce n’était que de vulgaires Jeep, alors qu’on a vite constaté qu’il s’agissait de blindés; et, sous la promesse que ces blindés ne seraient jamais utilisés contre des populations civiles. Or, on a la preuve depuis que ces mêmes blindés que le Canada a vendu à l’Arabie saoudite ont été utilisés contre des populations civiles. Alors, moi, ce que je pense, personnellement, et je me permets de le dire publiquement, c’est que ce sont de vieilles considérations commerciales qui empêche le premier ministre du Canada de poser le geste qui devrait être posé, c’est-à-dire d’octroyer la citoyenneté canadienne à Raïf Badawi pour accélérer les procédures d’immigration.

Croyez-vous que le dossier Badawi puisse devenir un enjeu électoral pour la campagne de cet automne?

Je vais vous dire que j’espère que non. J’espère qu’aucun parti n’aura l’outrecuidance et l’indécence de se servir du cas de Raïf Badawi pour tenter d’obtenir des votes. Ceci dit, j’espère qu’aucun parti politique dans la course n’oubliera Raïf Badawi. Alors, ça peut sembler contradictoire, ce que je viens de vous dire, mais je pense qu’il faut que d’une seule voix toutes les formations politiques en liste défendent le dossier de Raïf Badawi. De telle sorte que personne ne cherche à se faire du capital politique, mais que tous et toutes le défendent.

Si le Québec se séparait, sous un gouvernement péquiste, est-ce que celui-ci octroierait la Citoyenneté d’honneur du Québec à Raïf Badawi ?

Absolument. C’est une question théorique, dans la mesure où il n’existe pas actuellement la moindre législation concernant la citoyenneté québécoise. Je ne sais pas si vous vous souvenez, mais à l’époque où Pauline Marois était chef du Parti québécois, on avait déposé un projet de loi visant à créer une citoyenneté québécoise, ce qu’on a pas eu l’occasion de faire lorsqu’on était au gouvernement. J’étais membre du gouvernement de Pauline Marois comme ministre de la Sécurité publique à l’époque.

Mais effectivement il nous faudrait mettre en place cette procédure de création d’une citoyenneté québécoise, et assurément, il faudrait poser ce geste d’accorder la citoyenneté québécoise à Raïf Badawi; et on n’a pas besoin d’attendre l’indépendance pour faire ça : il est possible de créer une citoyenneté québécoise même à l’intérieur du cadre politique canadien.

Actuellement, parce que le Québec n’est pas un pays, parce que les relations internationales, les affaires consulaires relèvent exclusivement du gouvernement fédéral, le Québec n’a pas actuellement tous les leviers dont il devrait jouir et bénéficier pour faire tout ce qui est possible de faire en vue d’assurer la libération de Raif Badawi. Je pense que l’indépendance permettrait au Québec de faire la différence; actuellement, il est muselé par son statut de simple province.

Comment doit-on se regarder en tant que société, au niveau de la liberté d’expression et des droits de l’homme, quand on voit des drames comme celui-là se produire au niveau international ?

Le Québec et le Canada, face à des situations qui ont cours à l’extérieur de nos frontières, se doit de prendre appui sur des cas comme celui de Raif Badawi, pour essayer de faire avancer la situation des droits de la personne et de la liberté d’expression ailleurs dans le monde, puisque nous avons ce grand privilège de jouir de ces droits et libertés, civils et politiques, dont ne jouissent pas un grand nombre de nos congénères, partout à travers le monde. Nous avons une obligation d’essayer que le maximum de nos congénères puisse également en jouir, mais nous avons également une responsabilité, à l’intérieur, de protéger comme la prunelle de nos yeux ces droits et libertés qu’on prend trop souvent pour acquis.

La démocratie, c’est quelque chose de fragile, et il faut se rappeler que plusieurs régimes démocratiques sont devenus des dictatures, et parfois même démocratiquement.

Rappelons-nous qu’Adolph Hitler a été élu démocratiquement, et que c’est le parlement qui a suspendu les activités politiques en Allemagne dans les années 30. Ce n’est pas parce que la démocratie existe, ce n’est pas parce que nous jouissons présentement de ces droits et libertés, que nous en jouirons éternellement. Il faut que les citoyens et citoyennes demeurent vigilants, pour protéger la démocratie, pour protéger nos libertés individuelles et civiques. On peut regarder ce qui se passe présentement aux États-Unis pour se dire qu’au fond la liberté de presse c’est quelque chose de fragile.

On a qu’à voir ce qui s’est passé au Québec, à propos de surveillance policière de journalistes; on a qu’à voir ce qui s’est passé lorsque des manifestants de droite ont été faire du grabuge devant un média, pour se dire que rien n’est acquis pour l’éternité, même dans une démocratie comme la nôtre, qui est l’une des plus vieilles de la planète. (Première élection au Québec : 1772, l’une des plus vieilles démocraties de la planète.)

Malgré tout, on voit ce qui se passe en occident présentement, il y a un recul de la démocratie, il y a un cynisme qui se développe, qui est je pense un danger pour nos démocraties. Et il faut, je pense, être extrêmement vigilant, parce que le jour où les citoyens et citoyennes commencent à se désintéresser de leur démocratie, ça commence déjà à ne plus être une démocratie. Et ça c’est pour moi un grand péril qui nous guette.

En conclusion, qu’auriez-vous à dire aux militants de la libération de Raïf Badawi pour que le mouvement continue ?

Je pense qu’il faut qu’ils gardent courage, car le quotidien ne leur donne que peu d’occasions de se réjouir. Récemment, on avait l’information selon laquelle Raïf Badawi figurait parmi la liste des pardons du ramadan du prince Bohamen Ben Salmane, qui passe pour un réformateur; mais entre vous et moi, quant au statut de réformateur de Bohamen Ben Salmane, on parle de quelqu’un qui est malgré tout un conservateur, même s’il est un des moins conservateurs de ce pays qui est ultra-conservateur.

Tout est relatif. Ben Salmane, qui est un conservateur, demeure dans une perspective internationale ultra-conservateur. Le prince héritier de la famille Al-Sahoud avait placé un certain nombre de prisonniers sur la liste des pardons du ramadan; or, le ramadan est terminé, et Raïf Badawi est toujours incarcéré.

Donc, même lorsque les militants de la libération de Raïf Badawi ont quelques espoirs auxquels se raccrocher, souvent ces espoirs sont déçus, comme elles l’ont été dans l’histoire de la liste du prince Bohamen Ben Salmane. Malheureusement Raif est toujours incarcéré, et moi, je veux rendre hommage à la résilience et au courage dont font preuve Madame Haidar et les enfants de Raïf Badawi, et tous ceux qui militent pour sa libération, car, justement, ils n’ont eu depuis un certain nombre d’années que bien peu de réjouissance.

Entrevue

Entrevue avec Eve Torres, candidate pour Québec Solidaire dans Mont-Royal – Outremont

Engagée depuis plus de 16 ans dans différentes sphères, la candidate de Québec Solidaire dans Mont-Royal-Outremont est arrivée au Québec comme étudiante étrangère dans un premier temps il y a presque 20 ans déjà. 

Originaire de la France, elle multiplie très rapidement ses implications au travers par exemple de la Table de concertation « Montréal-Nord en santé », participer aux activités pour implanter les CPE dans Montréal-Nord, organise des collectes de sangs, s’implique au sein des communautés des femmes musulmanes…

« J’ai toujours été passionnée par le bien-commun et les gens »

Ces implications rassemblent les personnes, ce qui leur fait bien souvent oublier les divergences et différences, puisqu’on se rassemble pour le même objectif, souligne t-elle.

Les accommodements raisonnables en 2007 et la Charte des valeurs en 2014, l’ont amené à mettre sur pied un organisme, La voie des femmes, afin d’encourager les femmes, jeunes, racisées ou encore musulmanes à s’impliquer dans la société.

Justice sociale

Tout ça l’amène à sauter en politique aujourd’hui avec Québec Solidaire (QS) pour « porter le plus de voix possible, que l’on n’entend pas souvent », rappèle t-elle.

« Je trouve que cette année il y a un momentum, les gens sont fatigués par la politique »

L’austérité, la hausse des salaires des médecins, le projet de loi 62, ou le projet de consultation publique sur le racisme systémique sont autant d’événements qui l’on amené à réfléchir sur son militantisme et son saut dans l’arène politique.

« Cela fait 20 ans que les problématiques d’accès à l’emploi sont présentes et rien n’a changé depuis : la reconnaissance des diplômes, la représentativité des personnes… C’est les mêmes discours, les mêmes problèmes depuis tant d’années, et je trouve cela inacceptable ! »

Le choix de QS c’est fait naturellement, pour Eve Torres, toujours marquée par une tendance de gauche, et par son combat qu’elle mène toujours sur la question de la justice sociale.

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« Je crois à la force des mouvements citoyens et sociaux. Québec Solidaire était le seul parti à porter toutes ces valeurs selon moi ».

La circonscription Mont-Royal-Outremont est une nouvelle circonscription, dû à un redessinement  politique, puisque le Mile End fait désormais parti de Mercier. Cette circonscription est considérée comme le château fort libéral depuis de nombreuses années, d’ailleurs le député Pierre Arcand sollicite un nouveau mandat.

« Le parti libéral utilise la diversité en vitrine, mais en terme de décisions il n’y a rien eu »

Annonce en avril : emballement médiatique 

Première femme voilée à se présenter à une élection au Québec, elle a été pendant de nombreuses semaines la cible de nombreuses attaques.

Rappelons ici que sa candidature a été rendue possible grâce à une modification du règlement des élections au Québec, survenu à l’autonome dernier à sa demande, qui autorise maintenant toute personne portant un turban ou un voile à se présenter à une élection au Québec.

Malgré des débats houleux à l’Assemblée nationale, la nouvelle réglementation a été adoptée à l’unanimité par tous les partis politiques à l’automne dernier.

« Je m’attendais, notamment de la part du groupe Québécor, à ce lynchage médiatique, avec des allégations islamistes. La seule façon pour eux de vendre leur papier et de jouer sur la peur »

Elle a également reçu de nombreux soutiens, de la part de personnes qui lui sont proches, mais aussi de citoyens anonymes qui voient en sa candidature quelque chose de nouveau, et parfois un espoir.

« Je pense que ma candidature envoie un message fort pour les immigrants de façon générale, mais aussi pour les femmes de la diversité »

Islamophobie

En préparant cette entrevue, j’ai fais des recherches et un petit tour également sur les médias sociaux, et j’ai pu constater que bien souvent, Eve Torres été attaquée sur son physique ou sa personne, plutôt que sur ses idées. Est-ce le fait d’être une femme en politique ? De porter en plus un foulard ?

« Le sexisme et le racisme. Les femmes en politique sont toujours attaquées sur leur physique, ce jugement physique est toujours présent, et en plus le fait que je porte un foulard, cela laisse libre court à toute forme d’insultes ».

Bien souvent lorsqu’elle partage des articles ou des réflexions sur ses réseaux sociaux, des internautes commentent directement ses publications avec des propos racistes, comme « vous n’êtes pas chez vous ici, vous ne serez jamais une québécoise ».

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Elle me parle de micro-agressions qui lui sont déjà arrivées, comme lorsqu’une de ses amies au volant oublie de mettre son clignotant pour tourner, se faisant alors insultée « rentre chez toi sale arabe ».

« L’islamophobie existe bien, socialement c’est permis de se laisser aller sur cette question  encore aujourd’hui, parce que les gens n’ont pas l’impression d’être racistes. Les femmes sont vigilantes de base à l’extérieur, mais encore plus pour les femmes racisées ».

Intégrer la diversité 

À savoir comment inclure davantage la diversité dans la société et le monde du travail, les quotas lui apparaissent comme une des solutions envisageables.

« Les quotas, c’est une solution pour intégrer les minorités visibles mais il faudrait absolument d’autres moyens, comme l’intégration en emploi marche aussi par le réseautage, il faudrait diversifier les personnes dans les sphères de réseautage, qui ont tendance à nous ressembler ».

Sur les CV ou les candidatures anonymes, la candidate de QS est plus ambiguë.

« Je suis ambiguë, car quand on regarde où tu as fait tes études on peut rapidement savoir d’où tu viens ». Mais le débat est plus profond. « Par exemple, moi je n’ai pas de problème avoir d’entrevue avec mon nom, mais quand j’arrive à l’entretien, là je vois immédiatement les visages qui changent, souvent très rapidement ».

Courageuse Eve Torres ?

« Les gens voient juste ce foulard, mais j’ai un parcours de vie atypique. J’ai toujours fait partie de la majorité (soit une femme blanche occidentale francophone), puis des années plus tard j’ai décidé de changer de religion, ce qui m’a mis en marge d’une société ».

« Mon choix personnel est devenu un enjeu politique »

Militante dans l’âme depuis toujours, elle considère que la fracture sociale dans laquelle est notre société aujourd’hui est en partie due aux médias et aux politiques.

Elle espère faire changer les choses en octobre prochain, lors des élections au Québec.

Actualités

Les libéraux ne veulent pas de consultation publique sur le racisme systémique

Les libéraux fédéraux ont annoncé hier qu’ils ne voulaient pas lancer une vaste consultation publique sur le racisme systémique au pays.

« Il n’y aura pas de grande consultation publique sur le racisme. Ce ne sera pas l’approche de notre gouvernement » a déclaré hier la ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly.

Le débat faisait suite à des révélations un peu plus tôt cette semaine par le journal le Globe and Mail sur des possibles consultations publiques que pourraient mettre en place les libéraux sur la question du racisme.

Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, a déclaré qu’ « il faut reconnaître qu’il y a toujours des gens qui font face à la discrimination dans notre société et on devrait toujours chercher à améliorer notre façon de faire ».

L’opposition officielle s’est vivement opposée à de telles consultations, qui sèmeraient de la zizanie au sein de la population canadienne. Seul le Nouveau Parti Démocrate (NPD) représenté par son chef Jagmeet Singh s’était montré favorable à une consultation publique sur la question.

En terminant, rappelons que lors de l’annonce d’une consultation publique sur le racisme systémique au Québec par le gouvernement Couillard l’année passée, le projet avait suscité de nombreuses critiques avant d’être finalement abandonné et remplacé par un évènement sur l’immigration.